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LA CHRONIQUE
D'ENGUERRAN
DE MONSTRELET
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE ET C^*
Imprimeurs du Sénat et de la Cour de Cassation
rue de Vaugirard , 9
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LA CHRONIQUE
D'ENGUERRAN
DE MONSTRELET
EN DEUX LIVRES AVEC PIÈCES JUSTIFICATIVES
1400 — 1444
PUBLIÉE
POUR LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANGE PAR L. DOUËT-D'ARCQ
TOME DEUXIÈME
A PARIS
CHEZ M^^ Y^^ JULES RENOUARD
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE l'hISTOIRE DE FRANCE RUE DE TOURNON, N" 6
M DCCC LVIII
theLibrary
BRICHAM ^■CUc-'G^ U;MVr.RSîTY
EXTRAIT DU REGLEMENT.
Art. 44. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d'en préparer et d'en suivre la publication.
Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable , chargé d'en surveiller l'exécution.
Le nom de l'Éditeur sera placé à la tête de chaque volume.
Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l'autorisation du Conseil , et s'il n'est accompagné d'une déclara- tion du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter d'être publié.
Le Commissaire responsable soussigné déclare que r Edition de la Chronique d'Enguerran de Monstrelet , préparée par M. Douët-d'Arcq, lui a paru digne d'être publiée par la Société de l'Histoire de France.
Fait à Paris y le 30 mars 1868.
Signé L. BELLAGUET.
CeT'tifié , Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France , J. DESNOYERS.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
DES
FAITS COMPRIS DANS CE VOLUME.
ANNÉE 1409.
(Du 7 avril 1409 au 23 avril 1410.)
Pages,
Maladie du roi. — Départ des princes i
Mariage de Philippe, comte de Nevers, avec Isabelle de
Couci 2
Défi envoyé au duc de Bourbon par Amé de Viry Ib.
Guerre qui s'en suit , Ib,
Amé de Viry livré au duc de Bourbon par le comte de
Savoie , Ib,
Le duc lui rend la liberté 4
Rétablissement de la santé du roi Ib.
Retour des princes à Paris Ib.
Joutes à Saint-Martin des Champs S
Dangers courus par le cardinal de Bar et l'archevêque de
Reims, Gui de Roye, à Voltri dans les états de Gènes. Ce
dernier est tué 7
Le maréchal Bouciquaut venge ce meurtre 8
Concile de Pise , 9
Condamnation des deux papes Grégoire XII et Benoît XIII.
— Élection d'Alexandre V 40
Lettre de l'abbé de St-Maixent à l'évêque de Poitiers, sur la
tenue du concile (Pise, 1 5 mai) 10
H a
II TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Pages.
Semblables lettres des députés de l'Université 22
Sentence de la condamnation des deux papes 25
Acte de Télection d'Alexandre V 27
Mort de Pierre d'Orgemont, évêqne de Paris 31
Mariage d'Antoine , duc de Brabant, avec la nièce du roi de
Bohême 32
Mariage de Catherine d'Albert avec Charles de Montaigu
(juillet) 33
Rupture des trêves Ib.
Mariage de Pierre de Lusignan , roi de Chypre , avec Char- lotte de Bourbon Ib.
Accord entre Guillaume , comte de Hainaut, et Antoine, duc
de Brabant (août) 35
Arrivée du duc de Bourgogne à Paris Jb,
Guerre entre le duc de Bretagne et la comtesse douairière de
Penthièvre Ib.
Mort d'Isabelle de France, veuve de Richard II et femme de
Charles , duc d'Orléans 37
Le patriarche d'Alexandrie obtient l'archevêché de Reims. — Mort de Pierre Plaoul , évêque de Senlis. — Louis d'Har-
court, confirmé à l'archevêché de Rouen Ib.
Révolte de Gênes Ib,
Poursuite contre les financiers 41
Arrestation et supplice du grand-maître Jean de Mon- taigu 42
Indignation du duc de Bourbon , et son départ de Paris. ... 45
Arrivée à Paris de Guillaume, comte de Hainaut Ib,
Arrestation de plusieurs officiers du roi 46
Fuite de l'archevêque de Sens, frère du grand-maître Ib.
Arrestation de Tignonville. , 47
Nomination de Réformateurs généraux , Ib,
Licenciement des troupes , Ib,
Guichard Dauphin succède à Montaigu dans la charge de •
grand-maître de l'Hôtel 48
Les princes se justifient aupï'ès de la reine, de l'exécution de
Montaigu 48
DES FAITS COMPRIS DANS CE VOLUME. m
Pages.
Projet du mariage de Louis de Bavière avec la fille du roi de
!Navarre 49
Rétablissement de la santé du roi, sa résolution de rappeler
les princes > Ib,
Guillaume , comte de Hainaut , ménage un accommodement
entre la reine et le duc de Bourgogne 50
Mariage de Louis de Bavière avec la fille du roi de Navarre. 51
Combat entre le vicomte de Narbonne et les Sardes Ib,
Grand banquet donné au Palais , où reparaît l'argenterie du roi qui avait été engagée à Montaigu, et où l'on remarque
l'absence du duc d'Orléans , . Ib.
La reine dépose le gouvernement de son fils (décembre). ... 53
Tenue d'un Lit de justice 54
Munificence du duc de Bourgogne. — Signification supposée
à ses présents 57
Entrée du roi de Sicile dans Paris 58
L'éducation du duc d'Aquitaine confiée au duc de Bour- gogne , 59
Maladie du roi Ib,
Les ducs de Berri et de Bourbon se retirent de la cour 60
Le pape demande des décimes Ib,
Querelle des Ordres Mendiants et de l'Université. — Bientôt
apaisée » Ib,
Guerre entre le roi de Pologne et le Grand- maître de Prusse. 6i
ANNÉE 1410. (Du 23 mars 1410 au 12 avril 1411.)
Rappel du duc de Berri 63
Il est envoyé avec le roi de Navarre , à Gien , pour accorder le duc de Bretagne avec le comte de Penthièvre 64
Mariage de Louis d'Anjou, fils du roi de Sicile , avec Cathe- rine de Bourgogne, fille du duc Jean Ib,
Conférence des princes à Mehun-le-Châtel. — On y traite le mariage de Charles, duc d'Orléans, avec Bonne d'Ar- magnac 65
IV TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Pages,
Le duc de Bourgogne tout puissant à Paris 66
Départ du roi de Sicile pour la Provence , Ib.
Le pape Alexandre V meurt de poison à Bologne Ib.
Élection de Jean XXIII 68
Mauvais traitements faits aux Juifs aux fêtes de son couron- nement V * 71
Entrevue du roi Louis et du pape Jean XXIII _, à Bo- logne , 73
Retour du roi Louis en Provence 74
Expédition du Grand-maître de Prusse en Lithuauie. — Il est
tué à la bataille de Tanneberg (15 juillet)., 75
Alliance du duc de Berri avec le duc d'Orléans 77
Le connétable d'Albert agit mollement contre le duc d'Or- léans et les princes 80
Louis II , duc de Bourbon, meurt à Moulins., , Ib.
Son fils, Jean I", continue l'alliance avec les princes 81
Couches de la duchesse de Bretagne Ib,
Armements du Roi Ib,
Lettre des princes à la ville d'Amiens (2 décembre) 82
Cette ville favorable au duc de Bourgogne 86
Les ducs d'Aquitaine et de Bourgogne vont chercher la Reine
à Melun , et la ramènent à Vincennes 87
Le duc de Brabant quitte Paris pour aller faire des levées
dans ses États Ib,
Le Roi fait saisir sur le duc d'Orléans , les comtés de Bou- logne, d'Étampes, de Valois, de Beaumont et de Cler-
mont ib.
Concentration de forces devant Paris 88
Rixe entre les Brabançons et les gens du comte de St-Pol, à
St-Denis Jb.
Les Orléanais logés à Montlhéry 89
Négociations de la reine pour accorder les partis 91
Arrivée à Paris du comte de Savoie avec des troupes 94
Le duc d'Orléans et le comte d'Armagnac campés au bourg
de St-Marcel ib.
DES FAITS COMPRIS DANS CE VOLUME. v
Pages,
Grands préparatifs de défense des Parisiens 95
Le duc de Richemont fait sa jonction avec les princes Ib,
Pillage de St-Cloud par les Orléanais Ih,
Ambassade envoyée à Boulogne-sur-Mer 97
Paix de Bicêtre. — Teneur du traité (2 décembre) , Ib,
Déposition de Pierre des Essarls, prévôt de Paris 100
Maladie du Roi 101
Le duc de Bourgogne s'en retourne en Flandre Ib,
Origine de la dénomination à^ Armagnacs 102
Assemblée de l'Université au sujet des décimes demandés par
le pape 103
Arrestation du seigneur de Croy par les Orléanais 109
Le duc de Bourgogne montre aux villes de Flandre son fils
le comte de Charolais , , . , 111
Le maréchal Bouciquaut porte au Conseil ses plaintes contre
les Génois 112
Il est question de faire le duc d'Aquitaine Régent, — Mécon- tentement du duc de Berri 113
Rétablissement de la santé du Roi , . Ib,
Défenses, d'armer faites également aux deux partis Ib,
ANNÉE 1411. (Du 12 avril 1411 au 3 avril 1412.)
Lettre du duc d'Orléans au Roi 116
Autres lettres envoyées par lui au chancelier et au Conseil. 121
Mort de Henri {lis. Robert) duc de Bar 122
Ambassade du Roi au duc de Bourgogne Ib.
Mort de maître Jean Petit , docteur en théologie , à Hesdin
(15 juillet) 123
Demi-dixième mis sur le clergé de France Ib,
Courses de Clugnet de Brabant dans le Vermandois. ■ — Le duc de Bourgogne lui oppose Enguerran de Bournonville
et d'autres capitaines 124
Nouvelle lettre du duc d'Orléans et de ses frères au Roi
{\ 1 juillet) Ib,
VI TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Pages.
Défi du duc d'Orléans et de ses frères au duc de Bourgogne (1 8 juillet) 1 52.
Réponse du duc de Bourgogne (13 août) 153
Un simple chevalier de Picardie , nommé Mansart Dubois , défie le duc de Bourgogne 156
Lettre du duc de Bourgogne au duc de Bourbon (23 août) ,
— qui rejette ses avances 158
Lettre du duc de Bourgogne à la ville d'Amiens (14 août).. . 159
Maladie du Roi 162
Premiers mouvements des Cabochiens Ib.
Le duc de Bourbon et le comte d'Alençon surprennent la ville de Roye et mettent garnisons dans Nesle et Chauny. 164
La guerre s'allume entre les deux partis 165
Le roi gardé de près dans Paris par le comte de St-Pol et
autres capitaines Bourguignons 166
Tentative de Clugnet de Brabant sur la ville de Rethel, et
sur Bapaumes. Ib,
Trêves conclues avec l'Angleterre 168
Les Cabochiens refusent au duc de Berri l'entrée de Paris. Ib'
Ils saccagent son hôtel de Nesle 169
Ils transfèrent le Roi et le duc d'Aquitaine , de l'hôtel St- Pol au Louvre Ih.
La reine, effrayée des mouvements de Paris, quitte Corbeil et
se réfugie à Melun, accompagnée du duc de Berri Ib.
Les Parisiens prennent la ville de Corbeil, — rompent tous les ponts depuis Charenton jusqu'à Melun Ib,
Le duc d'Aquitaine appelle le duc de Bourgogne à Paris.. . 170 Les communes de Flandre fournissent au duc de Bourgogne
une armée de plus de quarante mille hommes 171
Composition et indiscipline de cette armée 172
La ville d'Alhies ouvre ses portes au duc de Bourgogne. ... 174
Siège et prise de Ham Ib.
Rixe entre les Picards et les Flamands 177
Nesle et Roye se rendent au duc de Bourgogne 1 78
Chauny lui ouvre ses portes 179
DES FAITS COMPRIS DANS CE VOLUME. vu
Pages.
Pierre des Essarts envoyé à Paris par le duc de Bourgogne ,
est rétabli dans son office de prévôt de Paris 179
Le duc de Ne vers rassemble des troupes 180
Entrevue du duc d'Orléans et de la Reine, à Melun Ib.
Le comte de Vertus rejoint son frère le duc d'Orléans 181
Enguerran de Bournonville bat l'arrière-garde des Orléa- nais , Ib.
Insubordination des Flamands de l'armée du duc de Bour- gogne, devant Montdidier 182
Rixe entre les Picards et les Anglais , 186
Les Orléanais se logent dans St-Denis 188
Accueil fait par le duc de Bourgogne aux secours venus d'An- gleterre 189
De Péronne, par Roye, Breteuil, Beauvais et Gisors, le duc se
rend à Pontoise Ib,
Défenses sévères d'armer pour les Orléanais 190
Binet d'Épineuse, cbevalier du duc de Bourbon, est déca- pité aux Halles, par l'ordre de Pierre des Essarts 191
Le duc d'Orléans campé à St-Ouen Ib,
Colinet de Puiseux vend aux Orléanais la tour de St-Cloud. 192
Tentative d'assassinat contre le duc de Bourgogne, à Pon- toise 195
Les Parisiens pillent le château de Bicêtre, appartenant au duc de Berri 196
Sentence de bannissement des princes criée dans Paris 197
Le duc de Bourgogne entre à main armée dans Paris (23 oc- tobre) 198
Escarmouche à La Chapelle entre Enguerran de Bournon- ville et les Anglais , , 200
Clugnet de Brabant fait arriver des vivres à St-Denis 201
Positions des Orléanais sur la rive droite de la Seine, et des Bourguignons sur la rive gauche Ib,
Un parti d'Anglais, venu de Guienne, prend congé du duc d'Orléans 202
Trouillart de Maucruel , bailli de Senlis , bat un parti d'Or- léanais Ib.
Tiii TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Pages.
Prise de Saint-Cloud par le duc de Bourgogne (9 no- vembre ) 203
Retraite des Orléanais sur Étampes et Orléans o . . . . 208
Reprise de St-Denis. — L'abbé fait prisonnier 209
Supplice de Mansart du Bois 210
Conseils tenus à Paris, où l'on décide que l'offensive ne sera reprise qu'à l'été contre les Orléanais 211
La ville de Bonneval se rend au roi. — Étampes résiste Ib,
Enlèvement de la duchesse de Bourbon et de ses enfants, au château de Monceaux du comté d'Eu 212
La cour envoie plusieurs capitaines réduire les terres des Orléanais 213
Crespy en Valois, Pierrefonds, La Ferté-Milon et Villers-Cot- terets se soumettent au roi Ib.
Coucy se rend au comte de Saint-Pol. — Le château ne capi- tule qu'après trois mois de siège 21 4
Le comte de Saint-Pol est fait connétable , le seigneur de Rambures, grand-maître des arbalétriers, et le seigneur de Longni, maréchal de France 216
La ville de Vertus et le château de Moyniers se rendent au bailly de Vitry, Philippe de Cervoles 217
Le vidame d'Amiens soumet le comté de Clermont , — puis Boulogne-sur-Mer 218
Grandes sommes levées dans Paris pour payer les Anglais. . 219
Arrestation de Pierre Fresnel, évêque de Noyon, et de l'abbé de Faremoutier , 220
Le seigneur de Hangest mené prisonnier au Châtelet Ib.
Le comte de Roucy assiégé dans son château de Pontarcy par des paysans du Laonnais , qui s'étaient donné le nom à'Enfans du Roi 221
Prise d'Étampes par le duc d'Aquitaine. — Louis de Bour- don y est fait prisonnier 222
Seconde mention de la mort de Mansart du Bois 224
Cruautés exercées contre les Orléanois prisonniers au Châtelet. Ib,
Pierre de Famechon, chevalier du duc de Bourbon, décapité aux halles 225
Combat de Villefranche en Beaujolais 226
DES FAITS COMPRIS DANS CE VOLUME. ix
Pages. Capitaines opposés aux Orléanais en Languedoc, en Guienne
et en Poitou 227
Escarmouche à Linières en Berri 228
Le comte de La Marche fait prisonnier dans une rencontre
contre les Orléanais Ib.
Arrivée à Paris du roi Louis, qui promet de se tourner contre
le parti d'Orléans, 230
Visite de la duchesse de Bourgogne à la Reine , au Bois de
Vincennes 231
Trêves avec l'Angleterre Ih.
Rétablissement de la prévôté des marchands Ib,
Ambassade envoyée par le duc de Bourgogne en Angleterre. 232
Délivrance du seigneur de Croy 233
Grandes sommes absorbées par le comte de Saint-Pol 234
Décimes sur le clergé c ....... . 235
ANNÉE 1412. (Du 3 avril 1412 au 23 avril 1413.)
Les princes traitent avec l'Anglais. — Leurs instructions saisies. 236
Plan d'un Religieux pour la réforme du royaume 241
Louis de Bavière contraint de quitter Paris dans la crainte des Parisiens. — Ses bagages pillés en Cambrésis 244
Le roi d'Angleterre défend d'armer pour Tun ou l'autre parti des Orléanais ou des Bourguignons 247
Le roi Louis est envoyé dans ses pays d'Anjou et du Maine pour les défendre contre les attaques des comtes d'Alençon et de Richemont 248
Prise de la ville de Domfront pour le Roi Ib,
Bataille de Saint-Remi du Plain, gagnée sur les Orléanais par le connétable de Saint-Pol 249
Rencontre entre Amé de Viry et les troupes du duc de Bour- bon, près de Villefranche en Beaujolais 255
Les gens du duc de Berri défaits par Enguerran de Bournon- ville, près de Montfaucon en Poitou 256
Saint-Fargeau en Nivernais se rend au Roi Ib.
X TABLEAU CHROINOLOGIQUE
Pages.
Le seigneur de Saint-George porte la guerre dans le comté d'Armagnac 256
Hélion de Jaqueville inquiète les Orléanais du côté d'Étampes. Jb.
Les princes traitent avec le roi d'Angleterre, qui leur promet un secours de huit mille hommes sous la conduite de Tho- mas, duc de Clarence 257
Départ du Roi pour Bourges (5 mai). — Son arrivée à Me- lun. — En repart le 24. — Est blessé d'une ruade de
cheval à Montereau 258
La Reine et la duchesse de Bourgogne quittent le roi à Sens 259 Le duc de Bourgogne envoie son fils le comte de Charolais habiter Gand Ib.
Prise de la forteresse de Balinghen en Boulonnais par les
Anglais ^ Ib.
Lettre du roi d'Angleterre aux Flamands , pour les détacher
du duc de Bourgogne 260
Mécontentement de la cour au sujet d'une monnaie que le
duc de Berri faisait battre à Bourges 262
Vervins en Laonnais surprise et pillée par Clugnet de Bra-
bant. — Elle est reprise Ib.
Prise du château de Gercy par les gens de Clugnet de Bra-
bant 265
Le Roi apprend, à Sens, l'alliance des princes avec l'Anglais. 266
La garnison anglaise de Calais brûle Berck-sur-mer Ib.
Le connétable de Saint-Pol enlève Guines aux Anglais 267
Fontenay et Dun-le-Roi assiégées par le Roi en personne, se rendent 269
Arrivée du Roi devant Bourges (44 juin) 270
Création de cinq cents chevaliers, faite près d'un gibet 272
Craintes que l'on a dans le camp que les eaux n'aient été empoisonnées 273
Commencement des attaques 274
Suspension des hostilités (4 3 juin) Ib.
Sortie des assiégés , 275
Pourparlers d'arrangement 279
Le Roi change son plan d'attaque. . , 280
DES FAITS COMPRIS DANS CE VOLUME. xi
Pages.
Le duc d'Aquitaine ordonne à l'artillerie de ménager les mo- numents de la ville 282
Il se prononce pour la paix 283
Entrevue des ducs de Berri et de Bourgogne. 284
Discours du chancelier d'Aquitaine 286
Maladies régnantes dans le camp Ih.
Conclusion du traité (15 juillet) 287
Le duc de Berri rend les clefs de sa ville au duc d'Acquitaine
(le Roi étant malade) 288
Arrivée du roi Louis au camp (1 6 juillet), . . . , Ib.
Départ du Roi (20 juillet) 289
Son arrivée à Auxerre, où Gilles de Bretagne et le comte de
Mortaing meurent de la dyssenterie 290
Dans l'Armagnac, le maréchal Bouciquaut et le seigneur de
Saint-Georges congédient leurs troupes 291
Descente des Anglais à La Hogue. . ; Ib,
Échange des prisonniers que le duc de Bourgogne gardait
à Lille , contre le comte de La Marche o . . . . 292
Assemblée d' Auxerre pour la ratification de la paix. —
Conflit entre les deux connétables, le seigneur d'Albret
et le comte de Saint-Pol. — Le premier se retire. —
. Arrivée du duc d'Orléans. — La paix jurée par les deux
partis Jb.
Épidémie à Auxerre 295
Rétablissement de la santé du Roi , Ib.
Mandement du roi au bailli d'Amiens, pour la publication
de la paix 296
Armements préparés pour repousser les Anglais 299
Réparations honorables faites par le duc d'Acquitaine au fils
du grand-maître de Montaigu 300
Descente des comtes de Warwich et de Kent à Calais. — Les
Anglais brûlent la ville de Samer-aux-Bois 302
Joie des Parisiens à l'entrée du Roi Ib.
La Reine et les ducs de Berri et d'Orléans habitent le Bois
de Vincennes 303
Le Roi rend au duc d'Orléans sa ville de Chauny Ib,
XII TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Pages.
Le duc d'Orléans obtient le départ des Anglais, et leur donne
son frère le comte d'Angouléme en otage o 303
Le duc de Bourgogne fait arrêter et conduire prisonnier à
Lille, Bourdin de Saligni {lis. Lourdin ) 304
Émeute à Paris à l'occasion d'un mot dit par le bâtard de
Bourbon à un boucher de Paris 305
Le duc de Bourgogne envoyé en Languedoc contre le duc de
Clarence ^^'
Maladie du duc de Berri ^^•
Crédit du duc de Bourgogne malgré la paix d'Auxerre 306
Le duc de Bourgogne fait faire au Roi une convocation des
États pour la réforme du royaume 307
Remontrances de l'Université 308
Arrestation du trésorier Audry Giffart (2 mars) 333
Pierre des Essarts s'enfuit à Cherbourg. — Baudrain de La
Heuze fait prévôt de Paris à sa place Ib.
Maladie du Roi Ib,
Poursuites contre les financiers Ib,
Disgrâce de Jean de Neelle, chancelier du Dauphin 334
Ambition du Dauphin 335
Don du comté de Ponthieu à Jean , duc de Touraine Ib,
Les habitans de Boissons démolissent une partie du château
de cette ville 336
Le corps de Mansart du Bois rendu à la sépulture Jb.
Mort de Henri V, roi d'Angleterre. — Détails curieux 337
Teneur du traité de Henri V avec les princes Français,
du 8 mai 1412 '. . . 339
ANNÉE 1413. (Du 23 avril 1413 au 8 avril 1414.)
Poursuites contre les officiers du Roi 343
Émeute dans Paris 344
Arrestation de Pierre des Essarts. — Du duc de Bar Ib.
Les Parisiens écrivent aux bonnes villes du royaume 347
DES FAITS COMPRIS DANS CE VOLUME. xiii
Pages.
Ils prennent des chaperons blancs en signe de rallie- ment • 349
Liste de proscription présentée au Dauphin (11 mai) 350
Rétablissement de la santé du Roi (18 mai) Ib,
Émeute du 20 mai , que le Roi est forcé d'approuver par
ses lettres patentes du 23 331
Fuite du comte de Vertus et d'autres grands personnages, de
Paris 361
Actes extorqués au pouvoir royal par les séditieux (6 juin). , 362
Prise de Rome par le roi Lancelot 369
Meurtre de Jacques de La Rivière o 370
Supplices 371
Déposition d'Arnaud de Corbie. — Eustache de Laitre le rem- place dans la charge de chancelier de France Ib.
Mariage du comte de Nevers avec la sœur du comte d'Eu.. . Ib,
Le Dauphin demande aux princes de l'arracher à la tyrannie des Parisiens 372
Supplice de Pierre des Essarts 873
Rétablissement de la santé du Roi Ib.
Députation envoyée aux princes , 374
Prise du ïréport par les Anglais 376
Traité de Pontoise (juillet) Ib.
Clugnet de Rrabant et Louis de Bourbon font des courses en
Gâtinais 391
Trêves avec l'Angleterre., , Ib.
Lettres du Roi sur la paix (12 août) 392
Délivrance des prisonniers (4 sept.). — Rétablissement des officiers royaux 398
Les principaux Cabochiens se réfugient, les uns en Bour- gogne, les autres en Flandre 399
Fuite du chancelier Eustache de Laitre Ib.
Le duc de Bourgogne s'échappe à une partie de chasse avec le Roi 400
Arrivée des princes dans Paris , 402
L'épée de connétable rendue à Charles d'Albret 403
XIV TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Pages.
Arrivée du duc de Bretagne et du comte de Richemont à Paris 403
Ambassade anglaise pour traiter du mariage de Catherine de France Ib.
Arrestation d'un envoyé du comte de Saint-Pol 405
Publication de mandements royaux relatifs aux troubles.. , . Ib.
Séjour du duc de Bourgogne à Lille. — Il y reçoit une am- bassade anglaise 406
Nouveau refus du comte de Saint-Pol de rendre l'épée de connétable 407
Publication d'un édit pour le maintien de la paix, et défen- dant les dénominations de partis Ib.
Mariage de Louis de Bavière avec la veuve de Pierre de Navarre, comte de Mortain Ib.
Sentence de bannissement contre les principaux Cabochiens. 408
Querelle de préséance entre les ducs d'Orléans et de Bretagne. 409
Pierre Gencien fait prévôt des marchands , Ib.
Disgrâce de plusieurs grands officiers Ib,
Le duc d'Orléans rentre en possession des châteaux de Couci et de Pierrefonds 41 1
Accueil fait par la cour au comte d'Armagnac et à Clugnet de Brabant , , ib.
Grande fête donnée par le duc de Bourgogne, à Lille 412
Publication d'édits sur la paix, et sur les monnaies 41 3
Le roi Louis renvoie Catherine de Bourgogne à son père. . . 414 Lettres du duc de Bourgogne au Roi, restées sans réponse. . 415 Assemblée de l'Université pour la condamnation de la doc- trine régicide de Jean Petit 41 5
Grand conseil tenu par le duc de Bourgogne dans la ville d'Amiens ^^ ^ ^ 419
Défense du Roi au comte de Saint-Pol de prendre les armes. 420
La Reine fait arrêter plusieurs officiers du Dauphin Ib.
Lettres du duc de Bourgogne aux villes de Picardie sur son projet de marcher sur Paris 421
Lettres du Dauphin au duc de Bourgogne 425
DES FAITS COMPRIS DANS CE VOLUME. xv
Pages.
Le duc de Bourgogne arrive à Saint-Denis avec des forces
considérables 428
Le Dauphin et les princes mettent Paris en état de défense. . 429
Le duc de Bourgogne prend position à Montmartre 433
Escarmouche d'Enguerran de Bournonville, à la porte Saint-
Honoré Ib.
Lettres du duc de Bourgogne aux bonnes villes, pour justi- fier sa conduite (1 1 février) 434
Délivrance de Jean de Croy 437
Retraite du duc de Bourgogne 438
Il convoque les Trois États d'Artois 440
Lettres patentes données contre le duc de Bourgogne (10 fé- vrier } « . 442
Désarmement des Parisiens 457
Députation de l'Université au duc de Bourgogne au sujet de la doctrine de Jean Petit. — Que le duc n'ose avouer. . . 464
Nouvelle convocation des états d'Artois par le duc de Bour- gogne 462
La coqueluche sévit 463
Maladie du Roi Ib.
Grand conseil tenu à l'hôtel Saint-Pol , oii la guerre est ré- solue contre le duc de Bourgogne , . Ib,
Siège de Compiègne 465
La bande d'Armagnac portée par le Roi lui-même et le
Dauphin , . . 466
CHRONIQUE
D'ENGUERRAN
DE MONSTRELET.
LIVRE PREMIER.
1400-1422.
DE L'AN MCCCCIX.
[Du 7 avril 1409 au 23 mars 1410.]
CHAPITRE LI.
Comment le conte de Nevers se maria à la damoiselle de Coucy. Et de
la guerre Amé de Viry.
Au commencement de cest an , Charles , roy de France, fut moult oppressé de sa maladie acoustumée, et pour ce , les roys de Cécile et de Navarre et le duc de Berry, avecques eulx le duc de Bourgongne ^ après ce qu'ilz eurent pourveu à Testât et garde du Boy, ilz
II
2 CHRONIQUE [1409]
se départirent de Paris et s'en alèrent chascun en leur pays pour iceulx \isiter. Et pareillement icellui duc de Bourgongne , et s'en ala aux nopees de Phelippe , conte de Ne vers , son frère. Lequel print à femme la damoiselle de Coucy, fille de sire Enguerran de Goucy, jadis seigneur et conte de Soissons , et niepce de par sa mère , du duc de Lorraine et du conte de Vaude- mont^ Lesquelles nopees se firent à Soissons, et y estoient , la duchesse de Lorraine et la contesse de Vaudemont , venues de leur pays pour compaigner et honnourer la dame de Coucy et sa fille. Et si fut ce mariage fait et la feste solemnizée moult haultement , par ung jour de Saint George, et dura trois jours en- suivans. Et après iceulx jours passez , le duc de Bour- gongne se parti et s'en ala en son pays de Bourgongne, en sa compaignie le conte de Penthièvre son beau filz ^ Et tost après , ledit conte de Ne vers , avecques ladicte duchesse de Lorraine et la comtesse de Vau- demont, emmena sa femme en la conté de Réthel, où elle fut receue moult joieusement.
Durant lequel temps , le duc de Bourbon ^ fut défié de sire Amé de Viry, savoyen, lequel estoitung povre chevalier au regard dudit duc. Mais ce non obstant, lui fist-il plusieurs dommages par feu et par espée, ou pays de Bresse et de Beaujolois. Pour lesquelz dom-
i. Philippe de Bourgogne, comte de Nevers, frère de Jean sans Peur, épousa, le 9 avril 1409, Isabelle de Couci, comtesse de Soissons , fille puînée d'Enguerran VII , baron de Couci , et d'Isabelle de Lorraine.
2. Olivier de Blois, comte de Penthièvre, avait épousé , Tan 1404 , Isabelle, quatrième fille de Jean sans Peur.
3. Louis II, dit le Bon , grand oncle maternel de Charles VI.
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mages , icellui duc le print en grant indignacion , et assembla très grant nombre de gens d'armes et gens de trait pour le punir et subjuguer. Si envoya devant, le conte de Clermont son filz*, et assez tost après le suivy. Et en sa compaignie estoient le conte de La Marche et de Vendosme ^, îe seigneur de Labreth , connestable de France , Loys de Bavière , frère de la royne de France , Montagu , grant-maistre d'ostel du Roy, le seigneur de La Heuze et plusieurs autres grans seigneurs, qui tous ensemble tirèrent ou pays de Beau- jolois, à tout grande puissance. Mais, devant la venue dudit duc de Bourbon , icellui Ame de Viri , son ad- versaire , fut adverti de ladicte puissance qui venoit contre lui. Si n'osa actendre la venue dudit duc , car il n'avoit point d'espérance de povoir tenir contre lui les chasteaulx qu'il avoit prins. Et pour tant, s'en parti et s'en ala en une ville qu'on appelle Le Bourc en Bresse, appartenant au conte de Savoie, son seigneur. Lequel conte de Savoie ne le voult point garantir contre ledit duc de Bourbon son grant oncle ^, ains en fîst présent à icelîui duc, par telle condicion que ledit Ame lui amenderoit à son povoir ce qu'il lui avoit mesfait, et se rendroit en ses prisons tant qu'il seroit content de tous les frais et dommages qu'il avoit euz
\. Jean, comte de Clermont en Beauvoisis, qui devint duc de Bourbon, à la mort de son père, en 1410.
2. Jacques II de Bourbon, comte de La Marche par son père, et comte de Vendôme par sa mère, oncle du duc de Bourbon.
3. Amédée VIIÎ, dit le Pacifique. Il avait épousé, le 30 octobre 1393, Marie, fille de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. Ce fut en sa faveur que l'empereur Sigismond érigea la Savoie en duché, l'an 1416.
4 CHRONIQUE [1409]
à roccasion dessusdicte , sauf qu'il ne lui feroit des- plaisir en corps ne en membres. Ainsi le receut ledit duc de Bourbon, lequel remercia très grandement sondit nepveu. Et pour ceste cause, une dissencion qui estoit esmeue entre eulx, fut appaisëe. Car ledit de Savoie disoit que son grant oncle de Bourbon lui de voit faire hommage à cause de sa terre de Beaujo- lois , laquelle chose il ne vouloit point faire , mais la question fut mise par eulx deux ensemble en la vou- lenté et ordonnance du duc de Berry. Après lesquelles besongnes concluses , ledit duc de Bourbon s'en re- tourna en France et donna congié à toutes ses gens d'armes. Et depuis par certain moien que ledit de Viri eut avecques ledit duc , il fut délivré *.
CHAPITRE LU.
Comment deux champs de bataille furent promeuz à faire à Paris en la présence du Roy. De l'arcevesque de Reims qui fut occis. Et du concile de Pise.
Item, environ l'Ascension", Charles, roy de France, qui avoit esté longue espace malade, revint en santé , et tantost après les ducs de Bourgongne et de Bourbon
i . Pour cette expédition , voyez le récit beaucoup plus circon- stancié et plus instructif du Religieux de Saint-Denis. ( C/ir. de Ch. VI, t. IV, p. 240.) A la fm de ce chapitre, le ms Snppl. fr. 93, fol. 94 v° ajoute : « A laquelle assemblée et pour y aller Waleran, conte de Saint-Pol, mist sus très grosse armée. Mais en passant parmy Paris lui fu ordonné de par le Roy qu'il n'alast plus avant, mais s'en retournast es frontières de Boulenoys, où il estoit espé- cialcment commis de par le Roy. » Addition qui se trouve aussi dans Vérard et dans Pédit. de 4572.
2. En d409 l'Ascension tomba le 23 mai.
[1409] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 5
et plusieurs autres grans seigneurs retournèrent à Pa- ris. Ou quel temps furent faiz deux champs de bataille en la place Saint-Martin des Champs , présent le Roy et les seigneurs dessusdiz. C'estassavoir le premier d'un gentilhomme et chevalier breton , nommé sire Guillaume Bariller contre ung Ânglois, nommé mes- sire Jehan Carnicon , et fut pour cause de foy mentie l'un à l'autre. Et après qu'ilz furent mis ensemble et que Montjoye , roy d'armes , eut fait et publié les cris et défenses acoustumées et aussi qu'il eut déclairé qu'ilz feissent leur devoir, ledit messire Guillaume , qui estoit appellant , yssi premier de son paveillon et commença à marcher moult fièrement contre son ad- versaire , lequel pareillement vint contre lui, et quant ilz eurent gecté leurs lances l'un contre l'autre sans eulx entre actaindre, ilz commencèrent à combatre de leurs espées, et en ce faisant ledit Anglois fut ung petit navré par dessoubz ses lames \ et tantost le Roy les fist cesser. Et depuis furent remenez très honnourablement à leurs hostelz. Et yssirent du champ aussitost l'un que l'autre. L'autre champ , si fut du sénéchal de Haynnau à rencontre de messire Jehan de Cornouaille , Anglois, chevalier de grant renom , lequel avoit lors espousée la seur du roy d'Angleterre. Et estoient lors icelles armes entreprinses à faire par lesdiz deux chevaliers devant le duc de Bourgongne, à Lisîe , tant seulement pour monstrer leur proesse, à courir certains cops de lance l'un contre l'autre et aussi à faire aucuns cops de haches et d' espées. Mais quant ledit duc de Bour- gongne eut fait préparer le champ où ce se devoit
4 . Par-dessous les lames de fer qui formaient sa cotie d'armes.
6 CHRONIQUE [1409]
acomplir, les deux champions dessusdiz furent mandez à Paris à aler devers le Roy pour parfurnir leur entre- prinse. Et là , après les ordonnances faictes et le jour venu, ledit de Cornouaille entra premier ou champ moult pompeusement, chevauchant sur son destrier jusques à ce qu'il vint devant le Roy, lequel il inclina et salua moult humblement. Et estoient après lui six petis pages sur destriers, desquelz les deux plus prou- chains de lui estoient couvers d'ermines, et les quatre ensuivans av oient couvertures de drap d'or, et après qu'il fut entre es lices, lesdiz pages se partirent du champ. Et tantost après vint ledit sèneschal , acom- paigné du duc Anthoine de. Brabant et de Phelippe , conte de Nevers , frères , estans à pie , et tenoient le frain de son cheval , l'un à dextre et l'autre à senestre, et le conte de Clermont portoit sa hache , et le conte de Pointièvre * portoit sa lance. Et après ce qu'il fut entré ou champ et qu'il eut fait la révérence au Roy comme avoit fait ledit de Cornouaille , ilz se prépa- rèrent tous deux pour aler jouster de fers esmoulus l'un contre l'autre. Mais devant qu'ilz s'esmurent à courre, il fut crié de par le Roy qu'ilz cessassent et n'alassent plus avant en faisant icelles armes, et que nul, sur peine capitale, dores en avant en tout son royaume n'appellast aucun en champ sans cause rai- sonnable. Et depuis, quant le Roy eut grandement festié et honnoré à sa court les deux chevaliers dessus- diz, ilz se départirent et s'en alèrent eulx deux, comme on disoit, en Angleterre, en entencion de parfurnir et acomplir leurs armes.
i . Penthièvre.
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En ce temps le cardinal de Bar, filz au duc de Bar, et Guy de Roye , arcevesque de Reims , avec eulx maistre Pierre d'Ailly, évesque de Cambray, et plu- sieurs autres prélas et autres gens d'église alans au concile général qui lors se tenoit à Pise , furent logez en une ville sur la mer, nommée Voutre*, séant à quatre lieues de Gènes , en laquelle ville le mareschal dudit arcevesque eut noise et content avec ung autre mareschal de ladicte ville pour le salaire de ferrer ung cheval , et tant multiplia la discorde que ledit mares- chal dudit arcevesque tua cellui de la ville , et tout prestement il s'en fuit à Postel de son maistre à saul- veté. Auquel lieu , ceulx de ladicte ville soudainement, en grant nombre , tous esmeuz vindrent pour venger ledit mareschal occis. Et quant ledit arcevesque oy la noise , lui estant en grant ennoy ^ pour ladicte be- songne, descendi de sa chambre appellant iceulx doul- cement etpromectant que prestement il feroit amender ladicte offense à leur voulenté. Et pour mieulx les appaiser il mist son mareschal en la main du juge de la ville, lequel estoit lieutenant de messire Boucicault, mareschal de France, adonc gouverneur de Gênes de par le Roy. Mais ce riens n'y valu, car ainsi que ledit arcevesque parloit à eulx en dehors de Fuis de son hostely Fun d'iceulx lui lança une javeline parmy le corps droit au cuer, si doloreusement qu'il chey pres- tement mort sans depuis parler aucune parole. Dont ce fut très piteuse chose, car il estoit très notable pré- lat, bien condicionné et de noble lignée. Et après que
1 . Voltri , à deux lieues et demie ouest de Gênes.
2. En grand ennui , fort troublé.
8 CHRONIQUE [1409]
ce fut iàit, ne leur suffist point encores à tant, ains mirent encores à mort ledit juge de la ville et ledit mareschal. Et avecques ce vouloient efforcer l'ostel du cardinal de Bar, où la plus grant partie des autres s'estoient retrais, pour tout mectre à mort. Toutesfois ilz furent rapaisez aucunement par aucuns des plus notables d'icelle ville, et tant fut traictié qu'enfin ledit cardinal leur bailla pardon de tout ce qu'ilz avoient mespris contre lui. Et fut à ce conseillé par ses gens, afin qu'ilz ne feussent là tous destruis. Et aussi on ne lui dist point la mort dudit arcevesque jusques à ce qu'il fut bien deux lieues arrière d'icelle ville. Pour laquelle mort, quant elle fut venue à sa congnoissance, il en fut tant desplaisant et ennuieux en cuer qu'à grant peine se povoit-il tenir sur sa mule. Néantmoins ses gens le firent liaster le plus qu'ilz porent , car ilz estoient en grant doubte de leurs vies pour l'exemple qu'ilz avoient veu, et aussi qu'ilz veoient par les signes qu'ilz ont ou pays acoustumé de faire quant il y a effroy en une ville, par cloches qu'ilz sonnent et autre- ment , lequel signe estoit jà tout parmy le pays , et veoient de plusieurs lieux descendre paysans des mon- tagnes pour courir après euîx. Mais quant ilz vindrent à une lieue de la cité de Gènes , le mareschal Bouci- quault vint audevant dudit cardinal à très belle com- paignie. Lequel cardinal lui fist très grant complainte de l'outrage qui avoit esté fait contre ses gens par ceulz de la ville de Voultre , en lui requérant que par justice il y voulsist pourveoir. Lequel Bouciquault fist response qu'il en feroit si bonne justice que tous autres y devroient prendre exemple. Et après, emmena icel- lui cardinal en ladicte ville de Gènes, où il fut grande-
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mentreçeu, tant des t^eris d'église comme bom^gois. Et en ce mesme jour fut apporté le corps dudit arce- vesqiie de Reims audit lieu de Gènes , et là fut enterré très honnorablementet son service fait dedens la grant église d'icelle ville. Et tantost après fut prinse grande punicion par ledit mareschal Bouciquault de tous ceulx qu'on peut prendre et appréhender, et aussi de leurs complices , qui avoient fait ceste cruaulté ; et furent mis à mort et justiciez par diverses manières, et avec ce furent leurs maisons abatues et démolies de fons en comble à fin de donner exemple aux autres que jamais ne feissent si cruel ne si horrible murdre. Et adonc le cardinal de Bar et toutes ses gens ,' se parti de Gênes et ala par plusieurs journées , jusques à ce qu ilz vindrent en la ville de Pise. Duquel lieu estoient assemblez très grant multitude de cardinaulx de l'obédience des deux papes , de maistres en théo- logie, de graduez, tant en décret comme en autres sciences, les ambaxadeurs de divers royaumes et très grant nombre de prélas de toutes les parties de chres- tienté. Lesquelz après qu'ilz eurent tenu plusieurs consaulx sur la division de l'Église universelle , vin- drent enfin à une conclusion , et tous ensemble et d'une mesme voulenté, condemnèrent les deux con- tendans à la papalité comme hérétiques , scismatiques obstinez en mal et troubleurs de la paix de nostre mère saincte Église. Ceste condemnacion fut faicte, présens vingt-quatre cardinaulx, es portes de la cité de Pise, en la présence de tout le peuple. Et le xv^ jour de juing oudit an , les cardinaulx dessusnommez , ap- pellans et invoquans la grâce de Saint-Esperit, entrèrent en conclave et là furent ensemble par l'espace de
iO CHRONIQUE [1409]
XXVI jours , tant qu41z \indrent à conclusion et esleu- rent Pierre de Candie, natif de Grèce, de Tordre des frères mineurs, docteur en théologie fait à Paris, arcevesque de Milan et cardinal , à vray et souverain évesque catholique de nostre mère saincte Église. Lequel , en consacrant , appellèrent pape Alexandre , V^ de ce nom \ O Dieu tout puissant ! comme grant joye et grant léesse fut adonques par la grande provi- sion de ta grâce. Car adonques n'eust-on peu racompter la grant voix et resjouissance que faisoient ceulx qui estoient et ven oient autour de ladicte cité par Tespace d'une lieue ou environ. Mais que pourrons nous dire de la cité de Paris ? Certainement quant de ce ilz oyrent les nouvelles , ce fut le viii® jour de juillet , ilz furent remplis de si grant joye qu'ilz ne cessoient de crier, nuit ne jour, par les places et par les rues , à haulte voix : Vive Alexandre V® nostre pape ! buvans et mengans ensemble par manière de grant solemnité. Et après firent les feux , qui estoient moult grant.
Les solennitez , procès et ordonnances dudit concile pevent apparoir par plusieurs lectres cy-après escriptes. Et premièrement , par les lectres de l'abbé de Saint- Maxence envolées à l'évesque de Poictiers , desquelles la teneur s'ensuit ' ;
{( Révérend père et mon redoubté seigneur, humble recommandacion prémise. Moy sachant que vostre
1. Élu le 26 juin 1409, et couronné le 7 juillet suivant dans l'église cathédrale de Pise.
2. L'abbé de Saint-Maixent était alors Pierre Baston, etl'évéque de Poitiers , Gérard de Montaigu , chancelier du duc de Berri , et qui succéda dans l'évêché de Paris à Pierre d'Orgemont, mort le 16 juillet de cette année 1400.
[1409] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 11
révérende paternité désire aucunement estre informé du procès et ordonnance de ce saint concile général , qui pour le présent est tenu en la cité de Pise , et des nouvelles là estans, j'ay pour ce, délibéré notifier par lectres à vostre paternité, les choses qui s'ensuivent : Et premièrement, le xxv^ jour de mars, tous les sei- gneurs cardinaulx de l'un et de Tautre collège et tous les prélas qui pour lors estoient à Pise, s'assemblèrent en l'église Saint-Martin , qui est oultre la rivière vers les parties de Florence et de ladicte abbaye, tous vestus d'aulbes et de chapes et aornez de mitres , firent une procession grande et notable jusques à l'église cathé- drale. Lesquelles églises sont autant loin g l'une de l'autre qu'est l'église Nostre-Dame de Paris de celle de Saint-Martin des Champs. En laquelle église cathé- drale est célébrée messe continuellement durant ledit concile général. Et cedit jour, fut la messe célébrée moult solennellement, et fist le sermon, monseigneur le cardinal de Milan, de Tordre des Frères Mineurs, qui est ung grant théologien. Et après la solennité faicte , la journée fut continuée lendemain pour com- mencer ledit concile. Auquel jour furent appeliez les deux contendans à la papalité , mais nul ne com- paru , jà soit ce qu'ilz feussent appeliez aux portes de ladicte église.
Item , en ce jour fut faicte une autre continuacion jusques au xxvni^ jour dudit mois. Esquelz jours , de rechef furent appeliez les deux contendans à la papa- lité, et nul ne comparu.
Item, de ce jour fut faicte continuacion jusques au pénultime de mars , et à ce jour furent appeliez les deux contendans, comme dessus, et nul ne comparu.
42 CHRONIQUE [1409]
Et pour ce que ledit concile général , les deux conten- dans légitimement requis , appeliez et évoquez en cause de scisme et de la foy, non venans ne compa- rans par eulx ne par autre oudit concile général , ne faisans satisfaction dedens le terme ordonné et establi, jà soit ce qu'ils feussent actendus après le terme par deux sièges , répula , juga et déclaira en ladicte cause de scisme et de foy, contumax , et les mist en contu- mace et défault. Et ordonna ledit concile à procéder en oultre contre iceulx à l'autre siège ensuivant , or- donné le lundi après Quasimodo , xv® jour d'avril. Lequel temps pendant, messeigneurs les cardinaulx célébrèrent ensemble l'office de la sainte semaine Pe- neuse *. Et le jour du Benoist vendredi , monseigneur le cardinal Pénestrin célébra l'office divin en l'église Saint-Martin. Et là prescba ung maistre en tbéoîo- gie séculier, de Boulongne la Crasse , moult notable- ment.
Item , le jour de Pasques je fus présent à la solen- nité de messeigneurs les cardinaulx.
Item , en la semaine ensuivant , s'assemblèrent les- diz cardinaulx en concile, aucunes foiz tous seuls, aucunes foiz appellans les prélas qui là estoient pré- sens, pour délibérer des cboses à faire. Et moult agréa- blement et honnestement se maintenoient entre eulx et entre tous autres prélas.
Item , en celle sep mai ne arrivèrent à Pise les am- baxadeurs de Ruper, roy des Roumains ^
Item , le dimenclie de Quasimodo , ung évesque
1 . La semaine sainte , la semaine de pénitence.
2. Robert, dnc de Bavière. L'ambassade se composait d'un archevêque et de deux évéques avec deux clercs.
[4409] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 43
d'Ytalie célébra la messe devant les cardinaulx. Là , fîst le sermon ung cordelier de Languedoc, maistre en théologie, et prescha moult solennellement à la loenge des seigneurs cardinaulx, du roy de France, et des pré- las quérans la paix de FÉglise, et très durement contre les deux contendans , réputant iceulx scismatiques et hérétiques, traistres et ennemis de Dieu et de PÉglise ; faisant plusieurs conclusions. Et print son tlieume Jhesus clixit pax çobis, lequel il démena moult bien.
Item , le lundi ensuivant lesdiz cardinaulx , tous les prélas , ambaxadeurs et procureurs là estans présens , jurèrent et promirent tenir ledit concile général, qui est moult solemnellement et continuellement célébré. Car premièrement, la messe est célébrée et chantée, et là sont faictes plusieurs oraisons, et la grande létanie ' chantée. Ausquelles toudiz sont présens lesdiz cardi- naulx et prélas , vestus d'aulbes , de chapes et de mitres, tant comme dure la célébracion dudit concile, laquelle est dévote et honneste à regarder.
Item , ce mesme jour dudit concile , fut donnée audience ausdiz ambaxadeurs dudit Ruper, roy des Roumains , et l'évesque de Verdun , natif de la pro- vince de Maience , de par le roy Ruper, favorables à cellui pape Grégoire en tant qu'il peut, en commen- çant son thème Pax i^obis ^ proposa moult de mau- vaises choses pour rompre et troubler ledit concile général, à Fentencion de son maistre et dudit faulx pape Grégoire. Et estoient avec ledit évesque, ung arcevesque d'estrange ordre tant qu'à nous , et ung autre évesque , avec plusieurs autres honnestes per- sonnes, comme il apparoit. Après lesquelles choses proposées par ledit évesque , lesdiz ambaxadeurs fu-
14 CHRONIQUE [1409J
rent requis qu'ilz baillassent par escript ce qu'ilz avoient proposé , et enseignassent la procura cion de leur maistrCj et jour leur seroit assigné à oyr response, par le saint concile, sur ce quilz avoient proposé. Laquelle chose ilz firent. Mais dcYant ce que le jour feust venu ouquel ilz dévoient oyr response, lesdiz ambaxadeurs se partirent, sans prendre congié de leur hoste.
En celle sepmaine de Quasimodo , vindrent à Pise le seigneur de Maie teste en très grant estât. Lequel avoit baillé à icellui Grégoire ung sien chastel nommé Rien ville. Et fist certaine requeste aux cardinaulx en- semble, tant de par ledit Grégoire comme de par lui. G'estassavoir qu'il pleust à eulx tous , que le temps dudit concile feust prolongué et le lieu mué , et se ilz vouloient ainsi faire , ledit Grégoire viendroit au con- cile, pourveu que le lieu feust seur et qu'il eust seureté d'aler et de venir. Après lesquelles requestes, les car- dinaulx mandèrent les prélats, ausquels ils notifièrent lesdictes requestes. Les prélas, tous ensemble, respon- dirent que nullement ne consentiroient que le temps feust prolongué, ne le lieu mué. Laquelle response fu moult plaisante aux cardinaulx. Et en telle manière, ledit seigneur de Maleteste se parti sans riens beson- gner. Toutesfois il fut assez bien appaisé par aucuns cardinaulx ses amis et de sa congnoissance.
Item , depuis ledit xv® jour d'avril , fut continué l'autre siège ^ jusques au xxnif jour dudit moys d'avril. Ouquel siège , après la solennité de la messe et de la létanie , il fut requis par l'advocat fiscal , que le saint
1. L'autre session.
[1409] D'ENGUERRAN DE MONSTRELEÏ. 15
sène ou saint concile général voulsist déclairer et dis- cerner r union et communion faicte des deux collèsres des cardinaulx de saincte Eglise Rommaine avoir esté et estre légitime et canonique; item, qu'il voulsist déclairer que ce saint senne est deuement convoqué par les cardinaulx de l'un et de l'autre; item, que ledit senne est assemblé et convoqué en temps conve- nable et ydoine; item, qu'il voulsist déclairer que c'est saint senne; item, qu'il voulsist déclairer qu'à ce saint senne représentant l'Église de Dieu universelle , appartient avoir la congnoissance de la cause des deux contendans à la papalité.
Item, en ce mesme jour fut leue toute la narracion du procès du commencement jusques à l'introduction du scisme après la mort de Grégoire , X® de ce nom , jusques à la convocacion du saint concile général. Duquel procès furent racomptez tous les maulx , cau- teiles , refus et décepcions que ont fait ensemble et particulièrement les dessusdiz contendans à la papa- lité. Après la lecture dudit procès Fadvocat fiscal fist plusieurs conclusions contre lesdiz contendans et plu- sieurs requestes, et fînablement qu'ilz feussent dé- boutez et punis corporelement et qu'on procédast à l'élection d'un vray et seul pape.
Item, l'autre siège fut continué jusques au vendredi XXVII® jour dudit mois. Ouquel jour les ambassadeurs du roy d'Angleterre entrèrent tous ensemble ou saint concile général, en très grant estât et honneste. Et là, proposa l'évesque de Salsebery * de la province de Cantorbie , bien et notablement , en esmouvant tous
i . L'évéque de Salisbury.
16 CHRONIQUE [1409]
à la paix et union de l'Église. Et après sa proposicion, l'advocat fiscal fist sa requeste de par le procureur du saint concile général , qu'il pleust au saint concile ordonner certains hommes , preudeshommes , lion- nestes, et expers en sciences pour examiner tesmoings sur les péchez notoires proposez contre lesdiz deux contendans. Laquelle péticion fut exaulcée.
Item , le second dimanche après Pasques fut célé- brée la messe solennellement devant les cardinaulx. Et fist le sermon, l'évesque de Dignen, de la province de Bredane \ de l'ordre des Frères Mineurs , grant docteur en théologie, qui tous jours avoit esté des principaulx amis de Pierre de La Lune , et qui mieulx sçavoit des cavillacions et des décepcions de Tun et de l'autre. Lequel évesque prescha moult notablement, et fut son tlieume Mercenarius fugit ^ en déclairant plusieurs décepcions desdiz contendans , en la propo- sicion de sondit theume.
Item, ce dimanche xxvif jour de cel autre siège , fut prolongué jusques au second jour de may. Et le dimanche estant en ce temps , fut la messe célébrée devant les cardinaulx moult solennellement. Et fist le sermon , le cardinal Pénestrin , qu'on appelloit com- munément le cardinal de Poictiers. Si prescha moult notablement , et fut son thème Libéra Deus Israël ex omnibus tribulacionibus suis. C'est à dire , ô tu Dieu ! délivre Israël ton peuple chrestien de toutes ses tribu- lacions. Et en la déduction dudit sermon fist onze conclusions concluans contre lesdiz deux contendans
1. Le ms. Suppl. fr. 93 donne : JO évesque de Dignen ^ du pro~ vlnce de Ebredunen , ce qui indique clairement i'évéque de Digne, suffragant d'Embrun.
[1409] D'ENGUERRAN DE MONSTRELEÏ. il
à la papalité et refusans donner paix à l'Eglise. Et pour ce , actendu leur contumace et obstinacion , le concile devoit procéder contre eulx et pourveoir à l'Eglise d'un pasteur.
Item, le second jour du mois de may fut le siège du concile général, ouquel, après les solennitez acous- tumées, ung très renommé docteur en théologie de Bonnongne^ fist responce à icelle mauvaise proposi- cion que avoit fait l'évesque de Berdenne ^ de par le dessusdit Ruper, roy des Rommains. Et condemna, ledit excellent docteur de Bonongne , moult notable- ment oudit concile , par allégacion des drois divins , canoniques et civilz , tout ce que par ledit évesque avoit esté proposé ; respondant moult élégamment et clèrement à toutes choses , par raison de droit. Dont ledit concile fut moult reconforté.
Item , le dimenche ensuivant fut célébrée la messe devant les cardinaulx. Et fîst le sermon, ung frère général des Augustins, grant docteur en théologie, natif d'Ytalie. Et fut son theume : Cum çenerit ille , arguet mundwn de peccato, et dejusticia, et dejudicio. C'est-à-dire, quant Dieu Saint-Esperit venra, il arguera le monde de péchié , de justice et de jugement. Moult bien démena ledit theume , en tendant à bonne fin.
Item, du second jour de may fut prolongué l'autre siège jusques au x® jour dudit moys. Et ce temps pen- dant , fut la messe célébrée devant les cardinaulx par le patriarche d'Alixandre , le jour de la Révélacion Saint-Michel, viii^ jour de may. Et fist, icellui mesmes
\ . De Bologne. Il se nommait Pierre de Anchorano. 2. L'évesque àe Bertenne (Ms. Suppl. fr, 93).
II 2
j8 CHRONIQUE [1409]
patriarche, le sermon, et fu son theume : Congre gâta est Ecclesia ex filiis Israël^ et ^ omnes qui fugiehant a malis acliti swit et facti sunt illis ad flrmamentum. Et sont ces paroles escriptes ou premier livre des Ma- chabées, ou second et cinquiesme chapitre, et est autant à dire : Que l'Église est assemblée des filz d'Is- raël, et tous ceulx qui faisoient (sic) mal vindrent avec eulx pour les conforter et aider. Et en démenant ledit theume il fîst six conclusions contre lesdiz contendans à la papalité.
Item, le vendredi x^ jour de may, fut le siège oudit concile, ouquel, après les solennitez acoustumées, certaines requestes furent faictes par l'advocat et pro- cureur fiscal. C'est assavoir que le saint senne voulsist déclairer, prononcer, discerner, approuver et confer- mer les requestes autrefois par eulx faictes oudit saint senne, c'estassavoir que l'union et conjonction faicte desdiz collèges des cardinaulx , a esté et est légitime ; et autres requestes cy-dessus déclairées. Ausquelles requestes ledit saint siège obtempéra , et prononça et discerna estre fait par la manière qu'ilz le reque- roient.
Item , en ce mesmes siège , à la requeste du procu- reur fiscal , furent donnez huit jours d'induce pour prouver et produire tesmoings. Et fut ledit siège pro- longué jusques au venredi xxvii® jour de may.
Item , le dimenche estant oudit temps, fut célébrée la messe devant les cardinaulx par ung évesque nommé Fachinquant ^ Et fist le sermon , l' évesque de Sistora-
1. «Nommé de Fassinquant » {Suppl. fr. 93). « Forte Faënza?» {Note de Ducange.) Mais il y avait alors en Italie un capitaine
[1409] D'Ei^GUERRAN DE MONSTRELET. 19
censé ^, natif d'Aragon , très grant docteur en théolo- gie , qui tous jours avoit tenu le parti de Pierre de La Lune : commençant son theume : Expugnate vêtus fermentiim , ut sis noça consparsio. Ces paroles sont escriptes en l'Epistre monseigneur Saint-Pol leue en saincte Eglise le jour de Pasques communaulx. Et vault autant à dire en moralité : expurgez le \ieii levain , c'est à dire la vieille corrupcion de péché, afin que vous soiez nouvelle consparsion , c'est à dire par bonnes œuvres et bonnes vertus. Lequel tlieume il démena si parfond que tous les prélas et docteurs s'en esmerveillerent grandement; mectant certaines con- clusions, et dist que les deux contendans estoient aussi bien papes que ses vielz soulers, appellans et nom- mans iceulx que, Annas et Cay plias, et les appella dya- blés et les compara aux dyables d'enfer.
Ce sont les choses en brief racomptées , qui furent faictes en ce concile, du commencement jusques au xxini® jour de ce présent mois de may. Ouquel jour dévoient appliquer et venir à Pise , les ambaxadeurs du roy d'Espaigne. Tant qu'est du nombre des prélas là estans , ne peut point estre justement estimé , car tous les jours viennent nouveaux prélas de toutes les parties du monde. Mais au derrenier jour dudit con- cile , tant de cardinaulx , arcevesques , évesques et abbez, furent nombrez cent et cinquante prélats aour- nez de chapes et de mitres, sans les autres abbez qui n'estoient point mitrez. Là estoient aussi les ambaxa- deurs des roy s de France, d'Angleterre, de Jhérusalem
fameux nommé Facino Cane, dont cet évéque Fachinquant semble avoir porté le nom.
1, « L'évesquede Fiscariscen. » (JhUL)
20 CHRONIQUE [1409]
et de Cécile , de Cipre et de Poulaine * ; les ambaxa- deursdes ducs d'Ostericbe% de Brabant, de Saxongne' et de Bavière , et Guillaume de Bavière ; les ambaxa- deurs des contes de Clèves , de Blanquemairi , de Branbourg * et de Moracte ^ ; les ambaxadeurs des arcevesques de Coulongne, de Maience , de S^lse- bourg, et de Tèvesque du Trecb; les ambaxadeurs du grant maistre de Pruce , du patriàrcbe d'Aquilëe , et de plusieurs grans seigneurs d'Ytalie. Là estoit grant nombre de maistres en théologie, de docteurs en droit canon et civil de France et d'Ytalie , grant nombre de procureurs de diverses parties du monde , qui par la grâce de Dieu ont eu et ont bonne conversacion et charitable ensemble du commencement jusques à tnaintenant. En laquelle cité est grant habundance de vivres , lesquelz sont Vendus par pris raisonnable , et encores seroient à meilleur marchié se ne feussent les tribus et gabelles qui sont èsdictes parties. Et selon ma considéracion , la cité de Pise est une des notables villes qui soit en ce monde , qui a ung fleuve courant et descendent en la mer% estant à une lieue de ladicte ville. Par lequel fleuve viennent en ladicte ville, grans navires amenans plusieurs biens. Et à Tenviron de ladicte ville , sont vignes , blez et grant habondance de prez. Nous sommes bien honnestement logez, jà soit ce qu'en ladicte ville soit grant multitude de gens
1 . De Pologne.
2. D'Autriche.
3. De Saxe.
4. De Brandebourg.
5. De Moravie.
6. L'Arno.
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d'armes pour la conservacion de ladicte ville, laquelle ont conquestée les Florentins par force d'armes contre ceulx de Pise. Car lesdiz Florentins ont fait partir lesdiz de Pise hors de ladicte ville, afin qu'ilz ne feis- sent aucune trahison. Et sont alez à Florence jusques au nombre de deux mille, et se doivent monstrer deux foiz le jour aux gouverneurs de Florence, en certain lieu désigné , sur peine de la teste.
Item, de quatre à cinq mille sont alez devers le roy Lanselot * pour avoir secours et aide de luy. Lequel roy, à tout le nombre de quatre mille combatans, tant de pie comme de cheval , est jà venu jusques à deux lieues près de ceste ville de Pise. Mais les Florentins, par la grâce de Dieu , pevent bien résister contre lui et sa puissance , en nous gardant. Et est vérité que ledit roy Lanselot doubte à perdre son royaume par le moien de l'union de saincte Eglise. Car, par tirannie il ocupe et empesche en moult grande quantité le pa- trimoine de ladicte Eglise. Et avec ce, on disoit que certains ambaxadeurs de Pierre de La Lune venoient oudit concile, non mie pour le bien de l'union , mais pour y bailler empeschement à leur povoir. Et est le nombre des cardinaulx estans pour le présent à Pise , tant d'une partie comme d'autre, dix-neuf. Et est assavoir que les serviteurs du cardinal de Chalent sont jà venus oudit concile, et le cardinal venra briefment avecques les ambaxadeurs du conte de Savoie. Mes- seigneurs les cardinaulx sont malcontens des évesques, abbez et chappelains des églises cathédrales qui n'ont
i. Ladislas, ou Lancelot, roi de Naples. Il se fit couronner roi de Hongrie en i 403, mais fut forcé de revenir en Italie, Tan 140^. En 1408 il se rendit maître de Rome.
22 CHRONIQUE [1409]
point envoie leur procureur audit concile général. Autre chose ne vous scay que escripre pour le pré- sent. Escript à Pise , le xv^ jour du mois de may \ Vostre humble religieux et subject, l'abbé de Saint- Maxence. » Et la superscription estoit : « A révérend père en Jhesucrist et Seigneur, par la grâce de Dieu évesque de Poictiers, et grant chancelier de monsei- gneur le duc de Berry. »
CHAPITRE LUI \
Comment les ambaxadeurs de l'Université de Paris envoièrent leurs lectres à leurs seigneurs et niaistres, de ce qui avoit esté fait ou des- susdit concile de Pise touchant l'union de l'Eglise. ».
S'ensuict la teneur des lectres des ambaxadeurs de rUni\ersité de Paris concordans aux lectres dessus- dictes, envolées à ceulx de ladicte Université.
« Révérens pères , seigneurs et maistres très honno- rables, humble recommandacion prémise. Plaise vous savoir que nous rescripvons pardevers vous les copies des fais et traictiez fais ou concile général depuis le derrenier jour d'avril jusques à ce présent jour \ Pour quoy est à savoir que ledit saint concile général s'est assis par treize foiz , ouquel en effect ont esté faictes les choses qui s'ensuivent : Les deux contendans à la papalité actendans par plusieurs jours, furent déclairez contumax en fait de scisme et de la foy. En leur con- tumace furent donnez plusieurs articles contre iceulx
1. L'an 1409.
2. Ce chapitre est mal coté LX dans l'édilion de Vérard, sans date, suivie eu cela par Tédilion de 1572.
3. 29 mai.
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contendans , grandes escriptures et le libelle de con- tumace. Si furent ordonnez conrimissaires à examiner les tesmoings contre lesdiz contendans.
Item, par ledit concile général fut approuvée l'union, le collège des cardinaulx , la citacion desdiz conten- dans et la convocacion dudit concile par les cardi- naulx comme en temps et en lieu convenables , seurs et estal^les, et que ledit concile estoit juge souverain en terre pour congnoistre sur lesdiz articles proposez contre lesdiz contendans.
Il fut aussi prononcé par le saint senne que ce avoit esté chose licite de partir de l'obédience d'iceulx de- puis le temps qu'ilz avoient promis de eulx desmettre de la papalité , et que les procès, constitucions et sen- tences faictes par lesdiz contendans contre ceulx qui se sont soubstrais de leur obéissance, sont de nulle valeur. Après , furent les attestacions publiées , et la sentence interlocutoire fut leue par le saint concile sur les notoires péchez desdiz contendans. Etaujour dui, maistre Pierre PaouP, ou saint concile disttrès solem- nellement vostre opinion. Et print son theume : Con- gre gabuntiir filii Jude et fllii Israël et facient sihimeî caput unum. C'est à dire , que les enfans d'Israël et les enfans de Jude s'assembleront et feront à eulx mesme ung chef. Ce sont ceulx proprement assemblez et venus, et aussi ceulx à venir à ce saint concile, qui feront un seul pape. Et paravant avoit aussi parlé très
\ . Dupuy, dans son histoire du schisme, l'appelle Pierre Plaon, et dit que c'était un docteur fort estimé dans le concile. Il signe Pierre Plaoul, et se qualifie chanoine de Paris dans un acte de l'an 1 398 qui contient son adhésion à l'opinion de PUniveisité , opi- nion favorable à la soustraction d'obédience.
Î4 CHRONIQUE [d409]
solemnellement maistre Dominique le Petit en la pré- sence de tous les cardinaulx. Et fut son theume : Priîi- cipes populorum congre gati sunt cuni Deo Abraham. C'est à dire, les princes des peuples sont assemblez avec le Dieu d'Abraham. Les cardinaulx et prélas de saincte Eglise sont appeliez les princes des peuples. Au jour d'ui pareillement, les théologiens ont dit leurs opinions ; qui sont en nombre six vingts et trois, des- quelz les vingt quatre sont de vos subjetz et suppos.
Item , au jour dui a esté ordonné que les deux contendans soient citez aux portes des églises , au mercredi cinquiesme jour de juillet , à oyr sentence diffinitive.
Ebron a envoie une bulle aux Anglois en leurs priant qu'ilz vueillent estre de leur parti avec Ruper, roy des Rommains second esleu, pour muer le lieu du concile , et qu'il leur plaise à estre à son povoir. Mais il labeure en vain , car les Anglois , Alemans , Bohé- miens , ceulx de Poulaine , de France , de Cipre , de Rodes, d'Ytalie sont si très solemnellement concor- dables, excepté Ruper, duquel les ambaxadeurs sont départis. Peu de prélats sont venus de Landislay * et de celle seigneurie et dominacion. Le roy de Hongrie a escript qu'il a entencion d'estre oudit concile , mais il a eu grande occupacion pour maintenir sa guerre contre les Sarrasins.
Pierre Martin , dit La Lune ^, a envoyé une bulle moult terrible par laquelle il admoneste les cardinaulx de retourner devers lui , et s'iîz ne veulent retourner,
\ . Landislay (sic et dans 8345 Suppl. fr. 93). Le grand-duché de Lithuanie? ■3. Benoît XIII.
[1409] D'ENGUERRAN DE MONSïREI.ET. 25
il leur défend traicter d^élection , et ou cas qu'ilz n'y obéiront , il les excommenie et prononce moult de choses contre lesdiz cardinaulx et leurs adhérens.
Révérens pères, seigneurs et maistres redoubtez, autre chose pour le présent ne vous escripvons , fors que toutes nacions tendent à la réformacion de l'Eglise, à laquelle réformer, sera tenu et obligé , le nouvel pape qui , à la grâce de Dieu , sera esleu. S'il vous plaist aucune chose mander, prestz et appareillez sommes de obéir selon nostre povoir, comme tenus y sommes, en vous suppliant humblement, qu'en toutes noz besongnes , il vous plaise nous avoir pour recom- mandez. Le Très Souverain vous ait en sa garde. Escript à Pise, le xxix® jour du mois de may*. »
Et estoit escript dessoubz : « Dominique le Petit , Pierre Paoul , Jehan le Quesnoy, Pierre Ponce , Vin- cent et Eustace de Faulquemberge , Ernoul Vibrant , Jehan Rourlet, dit François. Maistre Pierre de Poigny et maistre Guillaume le Charpentier ne sont point cy dessoubz escrips , pour ce qu'ilz sont absens. »
Comment les deux contendans à la papalité furent condempnez par le
saint concile de Pise *,
S'ensuit la condemnacion desdiz contendans à la papalité , dont la teneur s'ensuit :
« Ce présent saint senne général assemblé ou nom de Jhésucrist, se soustrait et départ de Pierre de La Lune , appelle Benoist , Xlir de ce nom , et de Lange
1. L'an 4409.
2. Ce chapitre, dans l'édition de 1572, fait partie du cinquante- troisième chapitre mal coté lx.
2G CORONIQTJE [1409]
Corrarion nommé Grégoire XIP, et descerne ledit saint senne que ainsi doivent faire tous loyaulx catho- liques.
« Item , ledit saint senne représentant l'Eglise uni- verselle séant pour juge en ceste ville de Pise , après meure délibéracion et examen de tesmoings sur les horribles péchez desdiz contendans , prononce et dis- cerne par sentence diffînitive iceulx estre privez et indignes de tout honneur et dignité, et mesmement de dignité papale. De rechef, prononce iceulx estre séparez de saincte Eglise de fait et par les sains canons, par icelle sentence en ces escrips, en défendant à iceulx et à chascun d'eulx, que jamais ne soient si hardis de eulx tenir pour pape , en déclairant la saincte Eglise Rommaine vacquant.
« En après, ledit saint senne a déclairé que nulz chrestiens n'obéissent à iceulx ou à l'un d'eulx, ne donnent faveur ou entendent aucunement , non ob- stant quelque serement de loyaulté ou autres , fais ou promis à iceulx, sur peine d'excommunicacion. Et quiconques ne vouldra obéir à ceste ordonnance ou sentence , il sera condemné , réputé et baillé es mains de la justice laie, comme favorable aux hérétiques , à punir selon les comman démens divins et disposicion des sains canons.
« En après , ledit saint senne prononce et déclaire que toutes les procuracions des cardinaulx faictes par lesdiz contendans de la papalité, par ledit Ange Corra- rion depuis le tiers jour de may, et par ledit Pierre de La Lune depuis le xv^ jour de juing en l'an derrenier passé mil quatre cens et huit, avoir esté et estre de nulle valeur, et du tout en tout sont adnullées par ceste
[1409] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 27
sentence diffinitive. Et toutes les sentences et ordon- nances faictes par lesdiz contendans ou préjudice de l'union de saincte Eglise contre les seigneurs, ï'oys, princes, patriarches, arcevesques et évesques et autres prélas de l'Eglise et personnes singulières, estre de nulle valeur et de nul effect. Et ledit saint senne a ordonné à procéder en oultre au bien de l'Eglise universelle lundi proucliain venant, qui sera le x^ jour de juing. » « Ces choses dessusdictes ont esté faictes ou saint concile général, à Pise, l'an mil quatre cens et neuf, le cinquiesme jour de juing. »
Comment union fut mise en saincte Église par le saint concile de Pise où fut esleu un seul pape nommé Alixandre *.
Le XXVI® jour de juing. Fan mil quatre cens et neuf, Pierre de Candie , cordelier, natif de Grèce , docteur en théologie, appelle communément cardinal de Mi- lan , en la cité de Pise fut esleu à pape , en bonne concorde, par les cardinaulx, du consentement et approbacion du concile général, et le appellèrent Alixandre cinquiesme ^ Duquel s'ensuit la teneur des bulles.
« Alixandre , évesque, le serviteur des serviteurs de Dieu, à l'évesque de Paris, salut et bénédiction apos- tolique. Loenge et gloire soit à Dieu ou ciel, qui donne aux hommes de bonne voulonté paix en terre , et qui par sa bénigne miséricorde a mis vraie union en son peuple chrestien , jusques à ce troublé par périlleuse
1. Ce chapitre comme le précédent (p. 25) fait encore partie, dans l'édition de 1572, de ce cinquante-troisième chapitre mal
coté LX.
2. Répétition de ce qui a été dit plus haut, p. 10.
28 CHRONIQUE [i409]
division. Qui sera Tomme qui ne doive avoir grant joye au cuer quant il considère les grans dangers et périlz des âmes qui tousjours se ensuivoient par le détestable et périlleux séisme, divisions et cavillacions de ceulx qui par hardiesse et sacrilège vouloient nour- rir et maintenir par leur malice leurdicte tribulacion et division. Et maintenant pevent considérer ceste réconciliacion du peuple chrestien confermée par si grant concorde et une mesme voulenté. Nostre benoist Dieu aiant pitié de son peuple , qui si long temps par ceste division avoit esté en si grant angoisse, a ouvert et enluminé les courages et voulentez de ceulx du saint concile général, qui justement, selon les sains canons, ont condemné les contendans à la papalité comme ennemis de Dieu et de saincte Eglise par leurs énormes et notoires péchez. Et après ce que nos vénérables frères les cardinaulx de saincte Eglise Rommaine , du nombre desquelz adonc nous estions , désirans pour- veoir de pasteur ydoine à saincte Eglise , après les journées et solennitez à ce requises et acoustumées , du consentement et approbacion du concile général entrèrent en conclave. Et en la fin , après longs et divers tiltres , regardèrent de commun accord nostre humble personne , pour lors estant prestre-cardinal de l'église des Douze Apostres , et nous esleurent évesque Rommain. Et jà soit ce que nous feussions indigne à si grant charge, considérant nostre fragilité, toutesfoiz, nous confians de Taide de Dieu, avons reçeu ladicte charge. Vénérable frère, icelle chose nous te notifions comme amant et désirant la paix de saincte Eglise , si comme nous avons bien apperçeu , toy exortant que tu vueilles a Dieu tout-puissant rendre
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grâces et louenges pour si grant don par lui envoyé ça jus en terre. De reclief, nous qui avons grant affection à ta personne , te mandons que nous sommes prestz et appareillez à toy et aux tiens faire plaisir, selon le povoir que Dieu nous a donné. Par ces présentes lectres avons commis et baillé pour à toy envoier à noslre amé si notable homme , Paulin d'Arrac , le maistre de la sale , escuier de honneur et nostre fa- milier. Donné à Pise le \uf jour de juillet, ou premier an de nostre papalité *. »
S'ensuivent aucunes constitucions faictes par Tap- probacion du saint concile de Pise , l'an mil quatre cens et neuf.
« Il plaise à nostre très excellent seigneur Alixandre, par la divine Providence pape cinquiesme, que toutes les promocions, translacions, confirmacions, collacions et quelconques provisions faictes à quelconques per- sonnes consentans à ce présent concile, de prélacions, dignitez, bénéfices, offices d'église, cures ou non cures, les consécracions des évesques et ordinacions des clercs, par iceulx contendans à la papalité, ou par leur auctorité, en temps et es lieux à eulx obéissans, soient et demeurent bien faictes, mais que ce ait esté fait devant la sentence diffmitive , et que les choses aient esté faictes selon les reigles du droit canon.
Jtem, 11 plaist audit concile que nostre dit seigneur ordonne sur le fait de l'arcevesque de Gennes.
I/em. Et par l'approbacion du saint concile les bé-
1. Pise, 8 juillet 1409. C'est le lendemain de son couronne- ment.
30 CHRONIQUE [1409]
néfices de saincte Eglise donnez par les juges ordinaires demourront paisiblement à ceulx à qui ilz sont donnez.
Item. Par l'approbacion du saint concile nous ordon- nons et décernons à procéder contre les obéissans obstinéement ou baillans faveur à Pierre de La Lune et à l'Ange Corrarion, naguères contendans à la papalité et de ce saint concile condemnez par sentence diffini- tive de scisme et de l'hérésie notoire. Par la manière que les sains canons ont ordonné, contre iceulx est à procéder.
Item, Nous ordonnons que se le cardinal de Flisc* veut venir dedens deux mois à nous en propre per- sonne et obéir, qu'il soit receu bénignement et joyra des bénéfices et honneurs entièrement qu'il obtenoit le XV® jour de juing mil quatre cens et huit.
Item, Toutes les dispensacions faictes par les éves- ques des diocèses es parties non obéissans ausdiz con- tendans, sur le défault d'aage pour la cause de obtenir bénéfices et prélacions; item^ toutes absolucions et habilitacions en fait de pénitences faictes , tant par lesdiz contendans comme par lesdiz ordinaires pendant le scisme sur les [cas] réservez au siège apostolique, de nostre certaine science, par l'approbacion du saint concile, nous les ratifions et approuvons. »
\ . Peut-être le cardinal Fieschi.
[U09] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 31
CHAPITRE LlV.
Comment l'évesque de Paris trespassa. — Des mariages, du duc de Brabant à la nièpce du roy de Boliesme , de l'ainsné filz Montagu à la fille du seigneur d'Albret, et du roy de Chipre à Charlotte, fille du duc de Bourbon.
Sachez qu'en ces jours, messire Pierre d'Orgemont% évesque de Paris, trespassa en la maison épiscopale, à la fin du mois de juing^ A laquelle éveschié succéda messire Simon de Montagu, évesque de Poictiers et chancelier du duc de Berry, frère du Grant-maistre d'ostel du Roy et de Tarcevesque de Sens. Et fut reçeu honnorablement en l'église Nostre-Dame de Paris, le xxif jour de septembre ensuivant. Et estoient présens, Charles, roy de France, les ducs de Berry, de Bour- gongne et de Bourbon, le roy de Navarre et plusieurs autres princes, prêtas et autres gens sans nombre. Et fist la feste à l'aide de sondit frère Grant-maistre d'ostel du Boy, si habundamment et tant pompeusement, qu'il n'estoit mémoire que paravant les festes et men- gers faîz au temps passé feussent paraulx à cestui, tant en vaisselle d'or et d'argent, en diversitez et quantitez de mez, de vivres et de boires, que chascun en estoit esmerveillé. Pour lequel estât, grant partie des princes là estans, notèrent grandement ledit maistre d'ostel,
4. Ce chapitre est encore mal coté (lxiiii) dans l'édition de 1572, qui ne reprend le numérotage régulier qu'à partir du cha- pitre LV .
2. Le ms. Scippl. fr» 93 et les imprimés l'appellent, à tort, Jean d'Orgemont.
3. Le 46 juillet, d'après son épitaphe.
32 CHRONIQUE [1409]
qui à son plaisir gouvernoit les finances du Roy, et le eurent pour ce en soupçon de mal.
Item, le \f jour de juillet, après la mort dudit Orge- mont, évesque de Paris, le duc Antlioine de Brabant espousa en sa ville de Brucelles la nièpce du roy de Boesme, à laquelle appartenoit la duché de Lucem- bourg par la succession de son père \ Le traictié dudit mariage fut fait par le pourchas de Tèvesque de Chaa- lons et de messire Renier Pot ^ Et estoient venus avec icelle dame, aucuns chevaliers et escuiers, dames et damoiselles de noble estât, qui lui avodent esté baillées dudit roy de Boesme, son oncle. Si furent à la solen- nité desdictes nopces, les deux frères dudit duc de Brabant, c'est assavoir le duc de Bourgongne et le comte de Nevers, et leur seur, femme au duc Guil- laume, conte de Haynau, le conte de Charrolois et la contesse de Clèves, enfans dudit duc de Bourgongne, le marquis du Pont et Jehan, son frère, et leur seur, contesse de Saint Pol, tous trois, enfans du duc de Bar, les contes de Namur et de Conversen et leurs femmes, avec plusieurs grans seigneurs. Et mesmement y fut le conte de Clermont, filz au duc de Bourbon, lequel jousta et fut servi du duc de Bourgongne et du conte de Nevers ; le duc porta l'escu, et le conte, la lance, dont plusieurs, là estant, s'en esmerveillèrent, pour la hayne qui naguères avoit esté entre eulx pour
d . Anthoine de Bourgogne, duc de Brabant , épousa à Bruxelles (le 1 6 juillet , d'après le P. Anselme , et le 6 , d'après Monstrelet) Élizabeth , fille unique du marquis de Moravie , duc de Luxem- bourg , et nièce du roi des Romains , de Bohême et de Hongrie.
2. Seigneur de La Roche, près Nolay, chevalier de la Toison d*or et chambellan du duc de Bourgogne.
[1409] D'ENGUKKRAN DE MONSTRELET. 33
la mort du duc d'Orléans trespassé. Néantmoins, ils furent là tous ensemble en grant concorde et amour l'un avec l'autre. Et fut ceste feste très plantureuse et très habundante de tous biens; à la fin de laquelle, les seigneurs se retrayrent en plusieurs lieux.
Item. Le pënultiesme jour dudit mois de juillet, furent faictes à Meleun, très solemnellement, les nopces de la fille du seigneur de Labreth *, connestable de France, et de Fainsné fils Montagu grant-maistre d'ostel du Roy^ Auxquelles nopces furent prësens la royne de France et plusieurs autres grans seigneurs, et furent tous les despens, là, soustenuz et paiez de par le Roy, dont, en continuant, ledit Montagu encouru en grande indignacion et envie de plusieurs princes du sang royal.
Item. En cesmesmes jours furent rompues les trêves d'entre les roys de France et d'Angleterre, et se resmut très forte guerre, par mer tant seulement, dont plu- sieurs marchans desdiz royaumes soustindrent plu- sieurs dommages.
Item. Le second jour d'aoust ensuivant, Pierre de Lezignen, roy de Chipre ^ espousa par procureur Char- lote de Bourbon, seur germaine au conte de La Mar- che \ Ausquelles nopces, qui furent faictes dedens le cbastel deMeleun,^ estoitladessusdicte royne de France, le duc d'Acquitaine et autres ses enfans, le roy de Na-
1 . Catherine d'Albret.
2. Charles de Montaigu, fils du grand maître Jean de Mon- taigu.
3. Le roi de Chipre ne s'appelait pas Pierre de Lusignan, mais Jean de Lusignan , connu sous le nom de Jean II ou Janus.
4. Charlotte de Bourbon, fille de Jean II de Bourbon, comte de La Marche , et sœur de Jacques II , qui avait succédé à son père en Tan i393.
II 3
34 CHRONIQUE [i409]
varre, les ducs de Berry et de Bourbon, les contes de I.a Marche et de Clermont, Loys, duc en Bavière, frère de la royne de France , avec plusieurs dames et da- moiselles, qui tous ensemble firent l'un avecques l'autre de très joyeux esbatemens, tant en joustes et dances, comme en sollennitez, boires et mangers et ail très con- solacions \ Si estoit, ladicte Charlote roj^ne de Chipre, une très belle dame bien adrécée de corps, aournèe et condicionnèe de toutes nobles meurs. Laquelle, après que celle feste fut faicte, s'en ala honorablement acom- paignée d'aucuns grans seigneurs et dames du pays de France que lui bailla son frère, avec aucuns que lui avoit baille et envoie ledit roy de Chipre pour la con- duire et mener jusques audit royaume de Chipre, et arriva premièrement au port de Chèrines ^, et là, vint quérir le roy son mary, qui de sa venue fut moult resjoy, et la mena avec la plus grant partie de la no- blesse de son royaume en la cite de Nichosie ^, ou de rechef il fist faire une moult solennelle feste selon la coustume du pays : Et depuis se conduirent et gouver- nèrentl'un avecques l'autre, par grant espace de temps, très honnorablement; et yssi d'eulx moult belle gèné- racion \ Desquels sera faicte cy-après plus ample dé- çlaracion.
i. Sic dans Siippl. fr. 9 '3. Solacions ou soûlas.
2. Aujourd'hui Cérines, ou Kerynia.
3. Nicosie.
4. On trouve dans V Histoire de Vîle de Chypre sous le règjie des princes de la maison de Lusignan de M. de Mas-Latrie (t. II , p. 494), une décision des Prégadi relative au passage de la reine Charlotte de Bourbon, de Venise en Chypre, datée du 40 janvier 1409. L'embarquement se fit le 6 juin 14H. Le mariage se célé- bi a à Nicosie le 25 août \k\\.
[140!)] D'KNGUERRAN DE MONSTRELET. 35
CHAPITRE LV.
Comment l'accord fu fait entre le duc Guillaume , conte de Haynnau, et le duc de Brabant. Et du duc de Brabant , et de la vielle contesse de Penthièvre. Et la mort de la duchesse d'Orléans.
Item. Le cinquiesme jour du mois d'aoust et huit jours ensuivaos, le duc Jehan de Bourgongne tint grant parlement en la ville de Lisle lès Flandres sur plu- sieurs ses afaires, et entr' autres pour accorder ses deux frères \ c'estassavoir le duc Guillaume et le duc de Brabant , pour la cause dont en autre lieu cy-devant est faicte mencion. Avecques lesquelz ducs furent présens leur seur, femme dudit duc Guillaume, l'èves- que de Liège, et le conte de Namur. Et, en fin, ledit duc de Bourgongne conferma la paix totalement entre icelles parties , par telle condicion que icellui duc Guillaume deyoit faire paiement, pour toutes debtes, audit duc de Brabant , de la somme de soixante dix mille florins d'or du coing de France , à paier à cer- tains termes ensuivans.
Et après ce parlement fine, ledit duc de Bour- gongne , environ la my-aoust ala à Paris , au mande- ment de la Royne et du conseil royal, et mena plusieurs gens de guerre, lesquelz il fist loger es vilages vers Paris. Et la cause pour quoy il les y avoit menez , si estoit pour ce que le duc de Bretaigne avoit naguères amené d'Angleterre grant nombre d'Anglois , par les- quelz , avec ses Bretons , il faisoit mener forte guerre
i. C'est-à-dire Antoine de Bourgogne, duc de Brabant, son frère, et Guillaume de Bavière, comte de Hainaut, son beau- frère.
36 CHRONIQUE [1409]
à la vielle contesse de Penthièyre * et à ses pays. Dont la royne de France et le grant conseil du Roy n'es- toient point bien contens, pour ce que c'estoit ou préjudice du royaume. Et aussi le duc de Bretaigne avoit batu et injurie sa femme , fille du roy de France ^, pour ce qu'elle lui avoit blasmé les cas dessusdiz. Si avoit intencion que icellui duc de Bourgongne, à tout grant puissance et avec lui autres princes et capitaines, yroient ou pays de Bretaigne pour subjuguer ledit duc et mectre en l'obéissance du Roy. Et avoit, ledit duc de Bourgongne, grant désir de y aler, pour secourir ladicte contesse et son beau-filz le conte dePenthièvre^ Mais entretant que lesdictes préparacions se faisoient pour ce faire , par le conseil royal , icellui duc de Bretaigne , sachant par aucunes de ses féables qu'il estoit en l'indignacion de la royne de France, sa belle- mère, et de ceulx qui gouvernoient ledit Roy, envoia par le conseil de ses barons certains ambaxadeurs à Paris devers iceulx, lesquelz offrirent de par lui, que du discord qu'il avoit contre ladicte contesse de Pen- tliièvre , il se vouloit subniectre sur le Roy et son conseil. En quoy il fut en fin reçeu, par le roy de Navarre. Et furent iceile contesse et son filz , mandez à venir à Paris. Et depuis, y vint ledit duc de Bre- taigne. Si fut lors la besongne pourparlée entre les- dictes parties ; laquelle enfin fut conclute ; et demou- rèrent paisibles l'un avecques l'autre.
1 . Marguerite de Clisson , veuve de Jean de Blois , comte de Penthièvre.
2. Jeanne de France , fille de Charles VI.
3. Olivier de Blois, qui avait épousé Isabelle de Bourgogne en 140G.
[1409] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 37
Item , en ce mesme moys*, Tsabel, ainsnée fille du roy de France , jadis royne d'Angleterre et pour lors femme de Charles duc d'Orléans, gisant d'une fille, trespassa de celle gésine. Pour la mort de laquelle , ledit duc, son mary, eut au cuer très grant douleur; et depuis reprint consolacion pour l'amour de sadicte fille , qui demoura en vie ^
Et en ce temps, le patriarche d'Alixandre , évesque de Carcassonne ^, succéda , après Guy de Roye dont dessus est faicte mencion , à l'arceveschié de Reims et à l'arceveschié de Bourges. Et en ces propres jours mourut maistre Pierre Paoul *, évesque de Senlis , ou lieu duquel fut mis maistre Pierre d'Estaine , aumos- nier du Roy. Et Loys de Harecourt, frère du conte de Harcourt , fut confermé arcevesque de Rouen.
CHAPITRE L\I.
Comment messire Bouciquault , mareschal de France et gouverneur de la cité de Gennes, fut débouté de ladicte ville par les citoiens d'icelle, tandis qu'il est oit aie au mandement du duc de Milan.
Item, en cest an, Bouciquault, mareschal de France, qui estoit le gouverneur de Gennes de par le Roy * et
1 . D'après ce qui précède ce serait le mois d'août. Cela n'est pas exact, Isabelle mourut le 13 septembre 1409.
2. Elle s'appelait Jeanne et fut la première femme de Jean II, duc d'Alençon. Elle mourut, sans enfants, le 19 mai 1432.
3. Simon de Cramaud.
4. Pierre Plaoul. Voy. plus haut, p. 23.
5. Ses lettres de nomination sont du 23 mars 1400. Elles por- tent que le roi, à la prière de ses oncles , les ducs de Berri, de Bourgogne et de Bourbon , et de son frère le duc d'Orléans , a
38 CHRONIQUE [1409]
là se tenoit, fut révoqué et requis de par le duc de Milan et le conte de Pavie , son frère , pour aider à appaiser une question qui estoit promeue entre eulx es parties de leurs dominacions \ A laquelle évocacion il ala , en cuidant faire agréable service au duc de Milan , luy soy non doublant d'aucun mal engin. Mais durant son voyage, ceulx de la cité de Gennes se mirent du tout en rébellion contre leurdit gouverneur, et mandèrent à estre avec eulx aucuns estrangers, allez et complices. Et de fait , occirent cruellement le sei- gneur de Chellecte^, clievalier, seigneur de Collectre, natif du pays d'Auvergne , lequel estoit lieutenant du mareschal dessusdit. Après laquelle mort , les autres François qui estoient par ladicte ville , pour doubte de la mort s'en fouyrent es chasteaulx d'icelle, esquelz par ceulx de Gennes ilz furent prestement asségez. Et mandèrent , lesdiz Genevois , en leur aide le mar- quis de Ferrare^ avec grant puissance de gens d'armes. Lequel y vint, à tout quatre mille combatans, pour ce qu'ilz lui promirent à paier pour ses gaiges cbascun an , dix mille ducas ; et le firent sans délay duc de
choisi. — « Personam dilecti et fidelis nostri Johannis Le Mein^i e, « dicti Bouciquaut, marescalli Francie, viri utique generosa stirpe « progeniti, in armis strenui, moribus instructi et ornati, consilii ce que pollentis , specialem gubernatorem civitatis Janue. »
i . Un fameux chef de condottieri , que le ReHgieux de Saint- Denis appelle Fascinus Canis , Facino Cane , s'était emparé d'une partie de la Lombardie. En se rendant au secours du duc de Milan, Bouciquaut avait pris les villes de Tortone et de Plaisance. (Voy. Uir. de Ch. VJ, t. IV, p. 255 et suiv.)
2. Le Religieux de Saint-Denis l'appelle Z)o/w/«m^ de Cholcton {ibid., p. 200), et dit qu'il fut tué par un nommé Jean Turlet.
3. Nicolas III, marquis de Montferrat.
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Gennes. Avec lequel furent faiz et constituez douze conseillers, selon la coustume du pays, pour gou- verner la chose publique. Et briefz jours après , Fa- chinquant*, capitaine moult renommé en Ytalie, moult amy audit marquis, vint sans délay, à tout ses gens , audit lieu de Gennes , sur l'intencion d'estre en aide audit marquis. Mais lesdiz Genevois ne le vouldrent recevoir, et fut par eulx refusé. Et en s'en retournant , ses gens, qui estoient bien huit mille combatans , prin- drent une belle ville nommée Neufville^, où il avoit François qui se tenoient ou chastel , et tantost furent asségez soudainement. Mais ledit Bouciquault , acom- paigné de ses gens et des gens desdiz frères , le duc de Milan et le conte de Pavie , après ce qu'il eut oy les nouvelles de la rébellion desdiz Genevois , vint hasti- vement ou chastel de Gaaing ^, assis entre Gennes et ladicte ville de Neufville , et se combatit avecques ses gens contre ledit Fachinquant. En laquelle bataille furent occis bien huit cens hommes, dont la plus grant partie estoient audit Fachinquant; et, enfin, pour la nuit qui survint, l'une partie et l'autre laissèrent la bataille. Et Bouciquault, par le conseil de Enguerran de Bournonville qui estoit avecques lui , et de Gadifer de la Sale , tous deux hommes d'armes pleins de proesse, retourna en celle mesme nuit audit chastel
1 . Facino Cane , comme on vient de le voir. Le Religieux de Saint-Denis ne parle pas de ce refus des Génois de recevoir le condottiere. Au reste ce partisan était tellement redouté qu'on l'appelait le fléau de la Lombardie, et l'ennemi de Dieu et des hommes.
2. Noefville, dans Supp. fr. 93 , Borgo Novo?
3. Gaing, dans Suppl. fr, 93, Gani?
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40 CHROISIQUE [1409]
de Gaaing, lequel il garny etpourveu très grossement de vivres et autres choses neccessaires à guerre. Et le dessusdit Fachinquant demoura dedens la ville. Mais dedens briefz jours eusuivans^ lui voiant qu'il ne po- voit avoir ledit chastel , se départi, à tout ses gens^, et retourna en ses fortresses. Et le maresclial Bouciquault commença à mener forte guerre aux Genevois, et eulx à lui. Et avec ce envoia ses messages devers le roy de France pour lui signifier les besongnes dessusdictes , en lui requérant qu'il lui voulsist envoler aide de gens d'armes. Lequel Roy et son grant conseil, quant il sceut les nouvelles , considérant la muableté et des- loyaulté des Genevois, disposa à procéder meurement contre iceulx. Et depuis , y envoya à ses despens , les seigneur de Torcy, de Rambures et de La Vielzville , à tout certain nombre de gens d'armes , jusques à la cité d'Astinence* appartenant au duc d'Orléans, prou- chaine du territoire de Gennes, en espérance de bailler secours à icellui Bouciquault. Mais quant ilz furent venus jusques là , ilz sceurent véritablement que tout le pays estoit tourné en rébellion , réservé aucunes fortresses que tenoient encores lesdiz François dehors de ladicte ville de Gennes; lesquelz ne povoient point faire grans dommages , pour ce qu'ilz n'y povoient tenir grant nombre de gens , pour les vivres , qu'ilz a voient à danger. Et par ainsi lesdiz chevaliers , aians considéracion l'un avec l'autre , et qu'ilz ne povoient faire chose de grant valeur, s'en retournèrent en France. Et adonc, furent quis dedens Paris et ailleurs, tous les marchans et autres gens dudit pays de Gennes , et ce
i. Monstrelet se sert ici du mot îalin. C'est Ast, ou Asti.
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qui en fut trouvé, furent mis prisonniers, et leurs biens arrestez et mis soubz la main du Roy. Si avoient iceulx Genevois esté par longtemps en l'obéissance du roy de France, et l'avoient servy en plusieurs guerres assez diligemment. fr
CHAPITRE LYIL
Comment les seigneurs du sang royal vouldrent réformer ceulx qui avoient gouverné les finances du Roy. Et de la mort de Montagu, grant-maistre d'ostel.
En ces propres jours, les seigneurs du sang royal estans à Paris, c'estassavoir le roy Loys de Cécile, les ducs de Berry, de Bourgongne et de Bourbon, avec plusieurs autres grans seigneurs , sacbans et eulx bien informez que le roy Cliarles de France estoit tout apovry de ses finances par ses officiers et gouverneurs , et mesment que sa vaisselle et la plus grant partie de ses joyaulx estoient tous engagez, exposèrent à un certain jour à la personne du Boy, Testât et gouvernement mescbant et povre qui estoit en son hostel et en ses officiers , présens ia Roy ne , le duc d'Acquitaine et autres du grant conseil , requérans qu'il feust content que aucuns d'eulx peussent avoir puissance de réfor- mer tous ceulx généraluient qui depuis le commence- ment de son règne avoient eu le gouvernement de ses dictes finances et de ses offices, sans nulz excepter, et qu'ilz peussent iceulx destituer, corriger, punir et con- demner selon le cas qu'ilz auroient mesfait. Laquelle requeste leur fut par le Roy accordée \ Et pour y
i. Le Religieux de Saint-Denis met au mois d'octobre cette
42 CHRONIQUE [i409]
mieulx besongner et entendre , grant partie des sei- gneurs dessusdiz laissèrent leurs propres hostelz et s'en alèrent loger en i'ostel du Roy à Saint-Pol , de- dens lequel , par le conseil d'aucuns des seigneurs de Parlement et de l'Université , continuèrent par plu- sieurs jours à ladicte réformacion. Et firent tant, qu'à brief dire ilz perceurent clèrement que ceulx qui avoient gouverne les finances dudit royaume depuis seize ou vingt ans paravant, s'estoient très mal acqui- tez , et avoient acquis pour eulx ou pour leurs amis ou prouchains , innumèrables finances ou préjudice du Roy et de sa seigneurie , et par espècial Montagu , qui avoit esté un g des principaulx des gouverneurs ; qui fut fort questionné , et tellement qu'il fut ordonné qu'on le prinst et meist en prison en Cliastellet , avec plusieurs autres. Et pour faire ceste exécucion , fut commis messire Pierre des Essars, prévost de Paris, garny de grant partie de ses sergens. Et pour l'acom- pajgner, lui furent baillez de par le duc de Bour- gongne, le seigneur de Heilli et de Roubaix, et messire Roland de Hutequerque, lesquelz, tous ensemble, par un certain jour trouvèrent ledit Montagu et avecques lui maistre Martin Gouge , évesque de Chartres , tous deux alans au moustier Saint- Victor pour oyr la messe \ Lequel prévost , acompaigné des dessusdiz , quant il le rencontra , mist la main à lui et audit évesque , en
assemblée pour la réformation des finances. (C/ir. de Ch. FI ^ t. IV, p. 271.)
\ . Le Religieux de Saint-Denis dit : Cum ad domiim siiam de Sancto Victore rediret (p. 274). Comme il se rendait de l'abbaye de Saint- Victor à sa maison. L'hôtel de Montaigu était situé près de la porte Barbette.
[i409] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 43
leur disant : « Je mets la main à vous de par l'auctorité royale à moy commise en ceste partie » . Et adonc , icellui Montagu , oyant les paroles dudit prëvost , fut fort esmerveillé et eut très grant fraieur. Mais tantost que le cuer lui fut revenu, il dist audit prévost. « Et tu j ribault traistre , comment es tu si hardi de moy oser toucher! » Lequel prévost lui dist ; « 11 n'en yra pas ainsi que vous cuidez. Mais durement comparrez les très grans maulx que vous avez commis et perpé- trez. » Et lors ledit Montagu , non puissant de résister audit prévost ne aux siens , fut lyé et mené moult des- troictement ou Chastellet de Paris, et avecques lui l'évesque de Chartres, qui estoit président en la chambre aux géné«raulx^ Ouquel lieu par plusieurs fois ledit Montagu fut mis en gehainne et tant , que lui doubtant sa fin , demanda à un g sien confesseur moult diligemment quelle chose il avoit à faire , et il respondi : (( Je n'y voy autre remède , fors que vous appeliez du prévost de Paris; » et ainsi en fist-il. Pour quoy ledit prévost ala devers lesdiz seigneurs qui avoient ordonné de le prendre et leur compta Testât de ladicte appellacion , et tantost lesdiz seigneurs à ceste cause convoquèrent le parlement pour discuter et examiner ceste besongne. Et en la fin fut déclairé par les seigneurs dudit parlement, que ladicte appella-
1 . « Unde civitas mota est et cives arma sumpserunt. Quos la- « men Parisiensis prepositus, Petrus de Essartis, vicos circuiens « cum armatis et damans quod proditores régis tenebat, et quod a eos sollicite custodiret, eos pacificavit, rogans ut mechanicis « artibus et suis negociacionibus vacarent. » (Chr. de Ch. VJ, t. IV, p. 272.) Montaigu fut arrêté le 7 octobre 1409 et exécuté le 17, comme on le verra dans nos pièces justificatives.
44 CHRONIQUE [1409]
cion estoit de nulle valeur. Et pourtant lesdiz seigneurs voians ledit fait estre arresté et adjugié, dirent audit prévost : « Va, et sans demeure, toy bien acompaigné du peuple de Paris bien armé , prens ton prisonnier et expédie la besongne selon justice , et lui fais tren- cher la teste d'une dolouere , et puis la fais ficher es haies sur une lance. « Après lesquelles paroles, preste- ment en acomplissant leur commandement, le x vu® jour du mois d'octobre , fist habiller et ordonner le peuple bien armé en la place Maubert et en plusieurs autres quarrefours et lieux , et puis fut mené ledit Montagu , es haies où estoit moult grant peuple , et là , lui fîst-on trencher la teste et la mectre, comme dit est, sur le bout d'une lance , et le corps fut pendu pardessoubz les aisselles au gibet de Montfaucon, droit au plus haut estage \
Geste exécucion fut faicte principalement, comme la renommée couroit , à l'instance et pourchas du duc de Bourgongne , lequel pour la veoir faire manda très grant nombre de nobles hommes de ses pays de Bour- gongne , de Flandres et d'Artois ^ Et ung petit devant
4 . Le Pœligieux de Saint-Denis termine son récit par ces détails lugubres : « JNec silendum existimo quod duces prenominati so- (' lempnes decuriones niiserant, ut referrent ejus verba novissima; « qui mesti et lacrimosiredierunt, et multis sciscitantibus cur sce- « lera tanti viri non fuerant publicata, retulerunt eum cunctis a assistentibus affirmasse quod tormenlorum violencia , qua et « manus delocatas et se ruptum circa pudenda monstrabat , illa œ confessus fuerat, nec in aliquo culpabilem ducem Aurelianensem «< nec se eciam reddebat, nisi in peccuniarum regiarum nimia « coDsumpcione. » (Ibid., p. 276.)
2. a Et estoient à ce tamps dedens Paris , le roy de Navarre , les ducqs de Berry, de Bourgoigne et de Bourbon, et autres. » (Cliron. Cord. 10, fol. 330 v\)
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que ce advenist, le duc de Bourbon et le conte de Clermont , son filz , se partirent de Paris très indignez pour la prinse dudit Montagu. Et pareillement, le duc d'Orléans, son frère, et tous ceulx tenans ceste bende, furent très desplaisans de sa mort^, mais pour le pré- sent n'en povoient avoir autre chose, car à ce temps n'estoient-ilz point au conseil du Roy. Et lendemain d'icelle exécucion faicte ainsi comme dist est, le duc Guillaume , conte de Haynau , qui paravant avoit esté mandé par le duc de Bourgongne, vint a Paris. A rencontre duquel alèrent plusieurs grans seigneurs, et fut reçeu très bénignement du Roy et du duc d'Acqui- taine et des autres princes. Et à sa venue, lui fut donné et octroie l'ostel dudit Montagu qu'il avoit de - dens Paris , comme confisqué , * avec tous les biens meubles estans dedens. Et d'autre part , fut mise en la main du Roy la fortresse de Marcoussis, séant à sept lieues de Paris , sur le chemin de Chartres ; la- quelle ledit Montagu avoit'fait fonder et édifier en son temps. Et se loga prestement ledit duc Guillaume oudit hostel. Et toutes les autres terres et biens quelz- conques dudit Montagu furent aussi mises en la main du Roy au préjudice de ses enfans. Ledit Montagu estoit natif de Paris et paravant avoit esté secrétaire du roy Charles le Riche ^, derrenier trespassé. Si estoit gentil homme de par sa mère , et avoit marié trois filles légitimes qu'il avoit , dont en avoit l'une , sire Amé de Roussy, la seconde fut mariée à Jehan de
1 . ce De celle mort fu le duc d'Orléans moult courouchiés , et oisy furent ceulx à son alliance , et par espécial le duc de Berry. « (Chron. Cord. 10, fol. 336 v«.)
2. C'est ainsi que Monstrelet appelle toujours Charles le Sage.
46 CHRONIQUE [1409]
Giaon , seigneur de Maubuisson , el la tierce estoit fiancée à Jehan de Meleun, filz au seigneur d'Antoing, mais le mariage ne se parfist point. Et son filz, comme dit est, estoit marie à la fille du seigneur d'Albreth, connestable de France et cousin du Roy.
En après ces besongnes passées , par le dessusdit prévost de Paris furent prins plusieurs gens du Roy, et espécialement ceulx qui estoient ordonnez sur les tribus et revenues, et mesment tous les généraulx, comme les seigneurs de la chambre des généraulx et les présidens et les seigneurs de la chambre des comptes , Perrin Pilot , marchant , et autres , lesquelz furent emprisonnez ou chastel du Louvre et ailleurs. Et quant Le Borgne de Souchal , escuyer du Roy et garde de sa finance, oy dire que le grant maistre d'ostel estoit prins et mis en prison , il fut grandement esmerveillé et moult fut troublé et esmeu , pour quoy il se partit en habit desguisé , secrètement , sur ung moult léger cheval. Dont il fut en grant souspeçon des seigneurs.
En ce temps, l'arcevesque de Sens, frère audit grant maistre d'ostel, Guischard Daulphin et Guillaume, chevaliers , et maistre Gaulthier Col , secrétaire du Roy, par commandement du Roy furent envolez à Amiens à l'encontre des légaulx du roy d'Angleterre. Lequel arcevesque , assez tost aiant congnoissance de la prinse et emprisonnement de sondit frère , print congié à ses compaignons , si se parti d'Amiens. Et ainsi qu'il s'en aloit légèrement vers Paris , il fut ren- contré d'un huissier du Roy venant de Paris, qui pres- tement le fit prisonnier du Roy, car il avoit lectres et puissance dudit Roy de prendre et emprisonner ledit
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arcevesque, à Amiens, ou sur le chemin se d'aventure trouver le povoit. Mais ledit arcevesque moult pruden- tement, lui respondi promptement par fixion, qu'il estoit tout prest d'aler avecques lui en prison et par- tout ailleurs. Mais en alant ensemble, ilz vindrent au fleuve d'Oise , emprès la praerie de Saint-Leu de Sé- rens , auquel fleuve il déceut ledit huissier très subtil- lement. Car quant il fut yssu de la nef avec aucuns de ses gens , il monta sur le plus léger cheval qu'il eust , et s'en fuy tandis que ledit huissier actendoit le retour de la nef qui estoit à l'autre lez dudit fleuve. Dont lui, grandement confus et troublé , retourna à Paris sans son prisonnier*.
Le seigneur de Tignonville , qui estoit du nombre des seigneurs de la chambre des comptes, fut arresté audit lieu d'Amiens par le bailli d'icelle ville, du com- mandement des princes dessusdiz, et fut emprisonné en l'ostel d'icellui bailli. Mais après ce, quant aux dessusdiz évesque de Chartres et tous autres prison- niers à Paris, suspens et privez de leurs offices, furent caucionnez et eurent grâce d'aler à Paris et ailleurs.
Et pour ce que lesdiz princes et seigneurs ne porent lors entendre au fait de la réformacion dessusdicte , ilz y substituèrent trois contes , c'estassavoir de La Marche , de Vendosme et de Saint-Pol, et aucuns de la chambre de parlement , pour faire ladicte réfor- macion.
Les gens de guerre qui avoient esté mandez à venir autour de Paris, tant par le duc de Bourgongne comme
1. Le Religieux de Saint-Denis consacre un chapitre à cette évasion. {Chj\ de Ch. VI, t. IV, p. 280.)
48 CHROINIOUE [1409]
par les autres seigneurs, furent licenciez et retour- nèrent chascun es lieux dont ilz estoient venus , en mengant le povre peuple selon la coustume de adonc. Messire Guischard Daulpliin dessusnommé , fut par lesdiz princes constitué et ordonné à estre souverain maistre d'ostel du Roy ou lieu du défunct Montagu. Lequel Roy adonc estoit malade de sa maladie acous- tumée. Et lors, Févesque de Paris ^ demanda etrequist ausdiz seigneurs que par miséricorde en lui laissast oster le corps de son frère du gibet, suppliant et priant piteusement qu'il le peust ensevelir et enterrer. Mais ceste prière et supplicacion ne lui fut point accordée par lesdiz princes. Lequel évesque , oiant ladicle res- ponse , se rempli de grande vergongne pour la hon- teuse mort de son frère et pour la fuite de son autre frère arcevesque de Sens , assez tost après se parti de son siège épiscopal, avecques lui sa belle seur, femme d'icellui Montagu, et aucuns de ses enfans. Car le duc de Berry avoit jà pourveu d'un autre chevalier en l'office de sa chancelerie. Et ala en la terre de sa belle fille , assise en Savoie. Laquelle estoit fille de sire Estienne de La Grandie, jadis président en parlement,
et frère au cardinal d'Amiens. -.,. .
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Après, pour ce que Le Borgne Foucault, qui fut appelle aux drois du Roy, ne vint ne comparu , il fut banny par les carrefours de Paris hors du royaume de France, au son de la trompeté. Et pareillement fut banny l'arcevesque de Sens , qui s'estoit rendu fugitif; et plusieurs autres. En oultre, le roy de Navarre , les ducs de Berry, de Bourgongne et de îîoiande , les
1. Gérard de Montaigu.
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contes de La Marche et de Vendosme , frères , et plu- sieurs autres grans seigneurs , alèrent vers la royne de France et le duc d'Acquitaine, son filz, et leur remon- strèrentla cause pour quoy Montagu avoit esté exécuté, et aussi quelle chose estoit à faire des inquisicions des arrestz et de la condempnacion des péchans et décli- nans, et avec ce, de toute la réformacion du royaume. Laquelle Royne , en fin , fut assez contente que iceulx seigneurs poursuissent ce qu'ilz avoient encommencé, non obstant qu'elle n'estoit pas bien du tout contente de son beau cousin le duc de Bourgongne, lequel avoit si grant gouvernement et puissance ou royaume ; et le doubtoit plus que tous les autres, jà soit qu'elle lui monstrast assez bon semblant par paroles.
Et de rechef fut là traictié le mariage de Loys de Bavière , frère de ladicte Royne , et de la fille du roy de Navarre. Et lui fut donnée la possession du chastel de Marcoussis avec toutes les appartenances nouvelle- ment confisquées au Roy par la mort du dessusdit Montagu. Laquelle besongne ladicte Royne eut moult grandement agréable. Et après ce que lesdiz seigneurs eurent besongne par aucuns jours audit lieu de Me- leun , ilz retournèrent à Paris tous ensemble et prin- drent avecques eulx messire Pierre Bochet , président en parlement , et aucuns autres de la chambre des comptes , eulx assemblans chascun jour diligemment et enquérans subtillement pour savoir comment et de quelles personnes, ou temps passé, les finances du Roy avoient esté receues et despendues. Durant lequel temps , ledit Roy, qui avoit esté moult fort malade retourna en santé , et tant , que le second jour du mois de décembre ala de l'ostel de Saint-Pol, à cheval , ung n k
50 CHRONIQUE [1409J
haubert vestu soubz sa robe jus à Fëglise cathédrale de Nostre-Dame , où il fit son oraison ; et portoit der- rière lui, ung de ses pages, ung moult belle archigaye^ Et quant il ot fait son oraison , il retourna en sondit hostel de Saint-Pol. Et lendemain , en sa propre per- sonne tint conseil royal, où estoient présens le roy de Navarre , les ducs de Berry, de Bretaigne et de Bour- bon. Ouquel conseil fut conciud que le dessusdit Roy manderoit à venir devers lui à la feste de Noël ensui- vant, les ducs d'Orléans, de Bretaigne, de Brabant, de Bar, de Lorraine, les contes d'Alençon, de Savoye, de Harecourt , d'Armaignac, de Penthièvre et de Na- mur, et généralement tous les grans seigneurs de son royaume et du Daulphiné avec plusieurs prélas et au- tres nobles hommes. Et lors , après ledit mandement du Roy, le duc de Bourgongne manda très grant nombre de gens d'armes et de traict en ses pays de Flandres , d'Artois et de Bourgongne , pour la seureté de sa personne.
Ouquel temps , le duc Guillaume , conte de Hay- nau, ala devers la roy ne de France, à laquelle il estoit prouchain parent , et qui se tenoit à Meleun , et tant traicta avec elle, qu'elle fut assez contente dudit duc de Bourgongne, lequel elle n'avoit pas bien, paravant, en sa grâce ; et avoit , paravant , fort soustenu sa par- tie adverse, c'estassavoir la partie d'Orléans.
1. Archegaye, sorte d'arbalète.
[1409] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. bl
CHAPITRE LVIir.
Comment Loys , duc en Bavière , espousa la fille du roy de Navarre, Et des seigneurs qui s'assemblèrent à Paris en grant multitude par le mandement du Roy. Et comment la Royne rendit au Roy le duc d'Acquitaine , leur filz.
Item, Loys de Bavière, frère de la royne de France, espousa en ces jours audit lieu de Meleun , la fille du roy de Navarre dont dessus est faicte mencion. La- quelle paravant avoit eu espouse le roy de Trinacle ^, ainsné filz du roy d'Arragon , lequel naguères avoit este tué en bataille faicte entre lui d'une part , et le viconte de Narbonne d'autre part , avecques les Sardi- niens. Et fut celle bataille faicte en l'isle de Sardaigne. Auxquelles nopces furent faictes moult solemnelles festes de plusieurs seigneurs, dames et damoiselles.
Et environ le Noël ensuivant , grant partie des sei- gneurs que le Roy avoit mandé, vindrent à Paris. Toutesfois le duc d'Orléans ne ses frères, n'y furent pas. Et la veille dudit jour de Noël le Roy ala tenir son siège au Palais, et demoura ilec jusques au jour Saint-Thomas ensuivant , où il célébra moult solem-
J . Mal coté Lix dans l'original , qui n'a pas de cote lviii.
2. Martin, roi de Sicile, qui avoit effectivement épousé, l'an 1402, Blanche, fille de Charles III, roi de Navarre. Mais Monstrelet se trompe sur le second mariage de cette princesse. Il fut contracté , non pas avec Louis de Bavière , mais avec Jean , fils de Ferdinand I", roi d'Aragon, et cela, non pas en 1409, mais en 1419. Quant à Louis de Bavière, il eut deux femmes : 1° Anne de Bourbon; 2° Catherine d'Alençon, veuve de Pierre de Navarre, comte de Mortain, qu'il épousa à l'hôtel Saint-Pol , le 1" octobre 1413.
52 CHRONIQUE [1409]
nellement la fesle de la nativité Nostre Seigneur, Et est assavoir que ledit jour sëoient à la table du Roy au disner, premièrement , au costé destre , maistre Guil- laume Bourratier, évesque de Lengres , qui avoit cé- lébré la messe. Après lui séoit le cardinal de Bar. Et estoit, le dessusdit Boy, assis ou milieu de la table , moult notablement aourné et vestu d'abitz royaulx , et à l'autre costé séoient les ducs de Berry et de Bourgongne. Et servoient, pour ce jour, plu- sieurs princes à table. Et là furent apportez grant nombre de vaisseaulx d'or et d'argent , en quoy autre foiz on avoit acoustumé de servir le Boy aux liaultes festes. Lesquelz vaisseaulx long temps paravant n'a- voient esté veuz , pour tant qu'ilz avoient esté engai- gez pardevers Montagu, et les avoit en retrouvez après sa mort ou chastel de Marcoussis et ailleurs, où il les avoit fait mectre , et par l'ordonnance des princes du sang royal avoient esté raportez et remis en l'ostel du Roy, comme dit est. Dont plusieurs, tant nobles comme populaires de la ville de Paris , estoient bien joieux de les veoir, principalement pour l'amour du Roy et de sa très noble seigneurie. Si estoient pour ce jour, venus devers le Boy à son mandement, grant quantité de princes, c'estassavoir le roy de Navarre, les ducs de Berry, de Bourgongne et de Bourbon , le duc de Brabant, le duc Guillaume, conte de Haynnau, le duc de Lorraine , Loys , duc en Bavière , frère de la Royne, et bien dix neuf contes; c'estassavoir le conte de Mortaigne , frère du roy de Navarre , le conte de Nevers , le conte de Clermont , le marquis du Pont , filz au duc de Bar, le conte de Vaudemont , le conte d'Âlençon, le comte de Harecourt, le conte de La
[1409] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 53
Marche, Je conte de Vendosme, le €onte de Penthièvre, le conte de Saint-Pol, le conte de Clèves , le conte de Tancarville, le conte d'Angi*, le conte de Namur et plusieurs autres. Et si grant chevalerie y avoit avecques lesdiz princes , que par la relacion des héraulx furent là trouvez jusques au nombre de dix huit cens cheva- liers ou plus, sans les escuiers. Néantmoins en ceste compaignie ne furt'nt point le duc d'Orléans , ne ses frères, ne le duc de Bretaigne, le seigneur de T.abreth, connestable de France, les contes de Foix et d'Ar- maignac et plusieurs autres grans seigneurs , jà soit ce que par le Roy y eussent esté mandez comme les autres.
Et le jour Saint-Thomas ^ ensuivant, après ce que le Roy eut tenu estât royal oudit palais comme dit est , et festié honnorablement tous les seigneurs dessusdiz, la royne de France , par lui mandée, vint à ce propre jour du Bois de Yinciennes en la ville de Paris. A rencontre de laquelle et du hault duc d'Acquitaine , son fdz , alèrent tous les princes et prélats , acompai- gnez de très grant chevalerie et grant nombre de bourgois de Paris , qui tous ensemble les conduirent et compaignèrent jusques au Palais. Et là , rendi la- dicte Royne, au Roy, son seigneur, en la présence des ducs et autres princes , son filz dessusdit , lequel pa- ravant avoit esté en son gouvernement, afin qu'il Taprenist et l'instruisist en armes et autres besongnes neccessaires, pour mieulx savoir en temps avenir gou- verner sa seigneurie quant besoing lui en seroit \
1 . Monstrelet se sert encore ici du mot latin. C'est le comte d'Eu.
2. Le 21 décembre.
3. Par ses lettres datées du bois de Vincennes , 27 décembre
S4 CHRONIQUE [1409]
CHAPITRE LIX.
Comment le roy Charles de France tint estât royal, devant lequel furent proposées plusieurs choses touchans le fait , le régime et réformacion de son royaume. — Et autres matières*.
Item , en ensuivant les besongnes cy-dessus tou- chées , le Roy avecques la Royne sa compaigne et le duc d'Acquitaine leur filz, après qu'il eut tenu plu- sieurs consaulx sur les afaires et régime de son royaume, fist à ung certain jour ordonner en la sale un siège royal de grande magnificence , et là , par lui mandez et appeliez, plusieurs grans seigneurs, prélas, clergiez et autres populaires qui là furent assemblez, le Roy, en habit royal , se sist oudit siège. Et au plus près de lui esloient le roy de Navarre et le cardinal de Bar, et à l'autre costé est oient son filz le duc d'Acquitaine et le duc de Berry, avecques les autres ducs et contes , tous séans par ordonnance es autres sièges. Et pareil- lement les prélas, le clergié et la chevalerie, avec grant multitude d'autres gens, estoient chascun séant selon son estât. Et là fu dit et remonstré par la bouche du conte de Tancarville , de belle et notable faconde, par le commandement du Roy, à clère et haulte voix : comment Richard, naguères roy d'Angleterre, gendre du Roy, fut occis frauduleusement par Henry de Leii- clastre soy disant roy d'Angleterre , et par les siens et
d409, le roi déclare qu'il n'entend rien changer à l'état de la mai- son de la Reine, bien qu'elle n'ait plus le gouvernement de son fils.
4. Pour cet important chapitre, on peut conférer le Religieux de Saint-Denis, Chr. de Ch. FI, t. IV, p. 282.
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favorisans, en temps de trêves données , tarit par ledit Henri, lors conte d'Erbi*, comme par autres gens anglois de la lignée du roy Richard , souffisamment approuvées.
Item , fut dit aussi comment le jeune roy d'Escoce , qui lors venoit en France et lequel estoit alié au Roy, fut prins par les Anglois en temps de trêves à lui bail- lées par ledit Henry, où il fut long temps prisonnier. Et aussi furent plusieurs Escoçois en la compaignie du prince de Gales , c'estassavoir Yvain Grander ^^ acom- paignez de ses Galois, aussi aliez au Roy, non obstant lesdictes trêves plusieurs foiz furent traveillez desdiz Anglois par guerre, et tant, que Tainsné filz dudit prince, semblablement fut prins et emmené en Angle- terre devers et en la garde dudit Henry, où il fut dé- tenu longuement. Ces choses ainsi faictes, ledit propo- sant ainsi concluant dist : qu'il sembloit au Roy et lui apparoit , tout ce veu et considéré , quUl povoit juste- ment et loyaument porter guerre au dessusdit Henry de Lenclastre et faire contrariété à lui et à ses Anglois, sans lui plus donner ne prendre aucun respit , ne dif- férer. Non obstant ce , dist le proposant , que le Roy, quelque chose qu'il feist , il le vouloit faire pour Futi- lité de la chose publique de son royaume , et selon ce qu'il lui loisoit à faire. Pour quoy, chascun là estant mandé de par le Roy, de quelque estât qu'il soit , mande et pense et advise en lui mesmes ce qui sera bon à faire, et puis le révèle au Roy ou à son conseil, ou à l'un d'eulx. Et toute la meilleure voye et plus
1 . Comte de Derbi.
2. Owen Glendower.
56 CHRONIQUE [1409]
honiioiable et prouffitable qui se pourra trouver, le Roy aura pour agréable.
Et adonc, l'oncle du Roy et l'ainsné des ducs, c'est- assavoir le duc de Berry, se leva tout droit et s'ap- proucba ung peu du Roy devant son siège. Et là, à genoulx ploiez , dist pour lui et pour tous ceulx du sang royal , que toutes les aides que , ilz et cbascun d'eulx , en ses terres levoient et avoient annuellement à leurs subgetz, ilz lui quicloient. Et aussi, pour ceste cause , tous les gaiges prouffiz que eulx et cbascun d'eulx , pour les afaires du Roy et pour estre à son conseil, ilz prenoient et levoient annuellement, sembla- blement ilz le quictoient. Ces cboses par ledit duc ainsi dictes et proférées, et par le Roy agréablement reçeues , ledit duc , du commandement du Roy, se rassist.
Après lesquelles cboses ainsi faictes et dictes , le conte de Tancarville reprint son propos , disant : que le Roy, qui là estoit présent , révoquoit et rappelloit tous gaiges royaulx baillez et donnez à tous , quelque personne et de quelque condicion qu'il feust , et de fait les adnulloit , et que sur la réformacion et gou- vernement des finances de son royaume , le Roy dé- clairoit son intencion estre telle, que les réformateurs ordonnez de par lui, c'estassavoir le conte de La Marcbe , qui estoit vefve de sa femme, fille du roy de Navarre , et son frère le conte de Vendosme , le conte de Saint-Pol, avec aucuns seigneurs du parlement adjoins avecques eulx, réformeront tous ceulx qui s'estoient meslez des finances de ce royaume et de l'ostel du Roy , tous les receveurs du royaume , tant du demaine comme des aides , grenetiers, contre-
[1409] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 57
roleurs et généralement tous ceulx qui se meslent et s'estoient meslezet entremis des finances de ce royaume, de quelque estât , degré ou condicion qu'ilz soient , soient évesques , arcevesques ou de quelque dignité. En oultre dist ledit proposant , que le Roy vouloit et ordonnoit que en son absence , la Royne , sa com- paigne, et ayecques elle aucuns du sang royal , gou- Yerneroit et disposeroit de la chose publique de ce royaume, selon ce qu'elle seroit, et verroit bon à faire. Item, dist en après, qu'en l'absence de la Royne, le Roy vouloit et ordonnoit que le dvic d'Acquitaine, son filz, là présent, en auroit le gouvernement en leur absence, par telle condicion qu'il feroit et useroit par le conseil des ducs de Rerry et de Bourgongne.
Après lesquelles choses par ledit proposant ainsi dictes et faicles, chascun se départi, et le Roy descendi de son siège royal, et, à peu de compaignie, entra en sa chambre pour disner. Et tous les autres seigneurs , princes , chevaliers , clergié et populaires , s'en râlè- rent en leurs hostelz. Et le disner fine, la Royne s'en parti et s'en râla, et laissa sondit filz avecques le Roy, ce jour, qui estoit la veille de la Circunsicion , et puis s'en ala au Bois de Vinciennes, elle et ses gens. Et lendemain , qui fut le jour de ladicte Circunsicion, du matin, le duc de Bourgongne, c|ui tout seul avoit plus de princes , de chevaliers et de gentilz hommes que tous les autres, donna cedit jour largement; et doima plus de joiaulx tout seul que tous les autres princes estans ce jour à Paris. Lesquelz joiaulx on a acoustumé à les donner cedit jour\ Et les donna à tous ses che-
4 . C'est-à-dire le premier jour de l'an. Cet usage est constamment
58 CHRONIQUE [1409]
valiers et les nobles de son hostel. Lesquelz dons et joiaulx, selon l'estimacion de commune voix et renom- mée, montoient bien à la somme de quatorze mille florins d'or. Et lesdiz dons estoient en certaine signi- ficacion , car ilz estoient en semblance de ligne ou d'une rigle qu'on appelle nivel de maçon , tant d'or comme d'argent doré , et à chascun bout de chascun nyvel pendoit à une cliaynète d'or ou dorée , la sem- blance d'un plommet d'or. Laquelle cbose estoit en significacion , comme on povoit croire et penser, que ce qui estoit fait par aspre et indirecte voie, seroit aplanyé et mis à son reigle, et le feroit mectre et mec- troit à droicte ligne.
Item, et le jour des Roys ensuivant *, le roy de Cé- cile , aussi mandé par le Roy, entra en Paris. Lequel venoit de la cité de Pise, de devers le pape Alixandre Quinte Et fist son entrée à grant compaignie de princes et de clergié , qui estoient alez environ et à l'encontre de lui. Et ung peu après y entra le cardinal de Turin, envoyé de par nostre saint père le pape envers le Roy, lequel fut reçeu en grant honneur. Et aussi fut Phil- bert de Lignac^, grant-maistre de Rodes , chef de la religion de Saint- Jehan de Jhérusalem, lequel venoit d'Angleterre. Et est vérité qu'en ce temps le Roy donna congié à ceulx qu'il avoit mandez et pareillement le duc de Rourgongne à ses gens, excepté qu'il retint de
attesté par les comptes royaux, et même il est à remarquer que ces présents y sont appelés • Etrennes données au premier jour de Van,
1. Le 6 janvier 1410 (N. S.)
2. Alexandre V (Pierre de Candie) avait été élu pape, au con- cile de Pise, le 26 juin 1409.
3. Philibert de Naillac.
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sa chevalerie et compaignie six vingts hommes d'armes avec ceulx de son hostel , pour la seureté et garde de son corps , et les autres renvoya en leurs maisons. Le duc de Bavière aussi et aucuns grans seigneurs avec- ques leurs gens , yssirent de Paris et s'en retournèrent en leur pays. Mais avant qu'ilz se partissent, parle consentement du Roy et de la Royne, ledit duc d'Ac- quitaine fut baillé à garder et endoctriner au duc de Bourgongne, lequel ne dèsiroit autre chose et à ce avoit moult labouré et fait labourer par aucuns du sang et lignage du Boy, et mesmement par son oncle le duc de Berry, lequel s'estoit plusieurs foiz et par moult de manières excusé d'avoir le gouvernement et charge envers ladicte Royne, et avoit tant fait envers elle que le seigneur de Dolhaing , chevalier, et son principal conseiller et advocat , du propre consentement de la- dicte Royne fut fait chancelier du duc d'Aequitaine , et le seigneur de Saint-George, premier chambellan. Et les chasteaulx du Crotoy et de Beaurain sur Canche lui furent baillez ^ en garde sa vie durant , moyennant une pension, aux chastelains prédécesseurs acoustumée à paier. Ou lieu desquelz chastelîains il y mist et con- stitua deux de ses chevaliers, c'estassavoir, le seigneur de Croy, au Crotoy, et le seigneur de Humbercourt à Beaurain. Et messire Renier Pot, à sa prière, fut fait gouverneur de Daulphiné.
Et après ces besongnes ainsi faictes , le Roy renchey malade de sa maladie acoustumée et fut mis en bonne garde. Et d'autre part , ceulx qui estoient commis à la réformacion devant dicte besongnoient soigneusement
1 . Au duc de Bourgogne.
60 CHRONIQUE [1409]
chascun jour, et tant y continuèrent que à plusieurs de ceulx qui avoient gouverne les finances furent recou- vrez grans deniers. Et adonc les princes et le conseil royal alèrent souvent de Paris au Bois de Vinciennes , devers la Royne qui là se tenoit , sans laquelle nulles grandes besongnes ne se passoient. Durant lequel temps, le duc de Berry et le duc de Bourbon se tin- drent aucunement mal contens de ce qu'ilz n'estoient point si souvent appeliez au conseil royal qu'ilz avoient acoustumé , et avecques ce , qu'ilz n'avoient point si grande auctorité. Et pour ce, eulx voians ainsi comme exclus, prindrent congië au Roy et à la Royne et autres princes , et s'en alèrent chascun en son pays.
Et lors le cardinal de Turin vint à Paris et fist re- querre au Roy et à l'Université, qu'on voulsist faire aide au saint père Alixandre, de deux dixiesmes sur l'Église françoise pour les grans afaires qu'il avoit. La- quelle requeste ne lui fut point accordée, pour ce que ceulx de l'Université se opposèrent à l'encontre pour toute ladicte Église. Et pour y obvier amplement , requirent et obtindrent ung mandement royal par le- quel il estoit commande à tous officiers royaulx, que toutes gens venans es mectes de leurs offices , faisans telles et pareilles requestes, feussent repuisez et dé- boutez hors dudit royaume.
Les Mendians pareillement avoient impétré une bulle , laquelle ilz apportèrent à Paris \ contenans moult de nouvelletez desquelles ils n'avoient point acoustumé de user, et estoit la conclusion telle , que
1. Voy. le Religieux de Saint-Denis, Chr. de Ou VI, t. IV,
p. 288.
[1409] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 61
les dismes et autres oblacions leur dévoient lors mieulx appartenir que aux curez, pour ce que ceulx qui se confessent à eulx , ne sont tenus de eulx confesser à leursdiz curez. Et ce preschèrent-ilz publiquement parniy Paris , et les autres de ladicte Université preschoient le contraire. Et par ainsi en ladicte cite de Paris, en ung temps de quaresme, y eut grant dis- cord et grande discencion entre ladicte Université et les Mendians , et tant , que lesdiz Mendians furent déboutez et privez de ladicte Université. Mais en assez brief temps après, les Jacobins, comme les plus sages des autres renoncèrent à ladicte bulle \ et jurèrent et promirent que jamais n'en useroient, ne aussi d'autres privilèges à eulx concédez , et par ainsi furent ilz ré- consiliez avec ladicte Université. Et adonques tenoit le pape , sa court , en Bonongne la Grasse \
/
CHAPITRE LX.
Comment grande discension s'esmut entre le roy de Poulaîne d'une part, et le grant maistre de Pruce et ses fi ères, d'autre ^.
En cest an , s'esmeut une grande discorde entre le roy de Poulaine d'une part, et le grant-maistre de Pruce et ses frères, d'autre. Et assembla, ledit Roy, très grant ost de diverses nacions, lesquelz il mena ou pays de Pruce pour icellui destruire. Mais prestement le dessusdit maistre et ses frères alèrent contre lui à
1. Le Religieux de Saint-Denis ajoute les Carmes.
2. Bologne.
3. Cf. le Religieux de Saint-Denis, C/ir. de Ch. FI, t. IV, p. 334.
62 CHRONIQUE [1409]
grant puissance , en monstrant semblant de vouloir à iceliui livrer bataille. Et quant ilz furent l'un devant l'autre , par la voulenté de Dieu , le roy de Poulaine avecques tout son ost , se parti , ouquel estoient vingt mille Poulenois , sans les Tartarins et autres chresliens à lui allez dont il avoit grant nombre , et retourna en son pays. Et depuis , par l'exortacion dudit roy de Poulaine , le roy de Lituaire et autres Sarrazins sans nombre, entrèrent en Pruce, en la partie vers la mer, laquelle à peu près fut toute destruicte. Et furent prins par ceulx de Pruce bien mille desdiz Sarrazins , et plusieurs occis. Ce roy de Poulaine avoit jadis esté Sarrazin^, et fut filz du roy de Lictuaire, qui par grant convoitise de régner et ambicion , occist son père , et pour ceste cause, fut- il cbassé hors du pays, et s'en ala à refuge devers le roy de Poulaine qui pour lors régnoit , lequel le reçeut honnorablement, et fut gran- dement privé et familier de lui, et aussi acquist l'amour des princes et du royaume , pour quoy, après la mort dudit roy de Poulaine , les Poulenois esleurent iceilui homicide à Roy, et le firent baptizer et estre clirestien, et puis espousa et print à femme la vesve dudit Roy. Laquelle vesve avoît une seur qui estoit femme du roy de Hongrie. Lesdictes deux seurs estoient filles d'un conte d'Alemaigne nommé le conte de Ceilly, de la lignée royale dudit royaume. Et depuis le temps que ledit roy de Poulaine fut baptizé , il obtint ledit royaume assez eureusement , et tant que par son or-
1 . Il s'agit ici de Jagellon , duc de Lithuanie , qui prit à son baptême le nom d'Uladislas. Il devint roi de Pologne en 1386 par son mariage avec Hedwige , sa première femme. Il en eut trois autres.
[1409] D'ENGUERRAN DE MOWSTRELET. 63
gueil il convoita le royaume de Hongrie , disant qu'il y avoit droit en partie à cause de sa femme. Et pour ce, print occasion de travailler ceulx de Hongrie et de Pruce , en mandant secrètement par ses lectres au roy de Lictuaire , son cousin germain , à lui alié , qu'il entrast en Pruce. Du maistre duquel pays , le roy de Hongrie estoit grant ami. Si manda le roy de Poulaine secrètement par ses lectres au roy de Lictuaire , son cousin germain, à lui alié , qu'il entrast en Pruce vers la mer, et lui , avecques ses Poulenois , viendroit à rencontre de lui par autres parties, en destruisant tous le pays. Mais son entencion fut descouverte, parce que lesdictes lectres et son messager, furent trouvez et rencontrez du roy de Hongrie. Lequel, quant il fut adverti des besongnes dessusdictes , y mist si bonne provision avec ledit maistre de Pruce, cliascun en son pays, que les dessusdiz ne leur portèrent guères de dommages.
DE L'AN M CCCC X.
[Du 23 mars 1410 au 12 avril 1411.]
CHAPITRE LXL
Comment le duc de Berry retourna à Paris du commandement du Roy. Du mariage du filz du roy Loys de Cécile. Et de l'assemblée qui se fist à Meun le Chastel.
Au commencement de cest an , fut le duc de Berry remandé de par le Roy à venir à Paris, lequel y revint
64 CHRONIQUE [1410]
et fut envoyé avecques le roy de Navarre * à Gien sur Loire, pour appaiser le discord entre le duc de Bre- taigne d'une part, et le conte de Penthièvre et sa mère d'autre part^ Pour lesquelles deux parties, jà soit ce qu'ilz eussent promis de y comparoir en per- sonne , si n'y furent-ilz pas , mais envoièrent leurs procureurs pour eux. Lesquelz de Navarre et de Berry, mirent et rendirent grant peine par moult de manières à les mectre d'accord. Mais pour ce qu'ilz n'y porent besongner, mirent la discencion en la main du Roy, par le consentement desdictes parties, de lors jusques à la Teste de la Toussaint ensuivant, et après s'en re- tournèrent à Paris.
En ce temps fut fait et conclud le mariage de l'ainsné filz du roy Loys de Cécile et de Katherine, fille au duc Jehan de Bourgongne^ Laquelle, par messire Jehan de Châlon , seigneur de Dorlay *, et le seigneur de Saint-George ^, messire Jehan de Champdivers et mes- sire Jaques de Courtiamble ^, fut conduicte et menée jusques à Angers , et la délivrée à la Royne \ femme
1 . Charles III , dit Le Noble , fils de Charles le Mauvais.
2. Voy. plus haut, p. 36.
3. Catherine, fille de Jean sans Peur, promise en 1408, à Phi- lippe d'Orléans, comte de Vertus, et en 1410, à Louis d'Anjou, fils aîné de Louis II, duc d'Anjou , mourut sans alliance, à l'âge de trente-deux ans.
4. Sic dans Siippl. fr. 93. Il faut lire d'Arlay.
5. Guillaume de Vienne, chevalier, seigneur de Saint-George et de Sainte-Croix.
6. Messire Jacques de Courtiambles , seigneur de Commarien, chevalier, conseiller et chambellan du Roi et du duc de Bour- gogne.
7. Isabelle d'Aragon, femme de Louis II, duc d'Anjou et roi de Sicile.
[i410] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 65
dudit roy Loys, laquelle la receut mouit agréable- ment, et fîst grant chère et grant honneur aux che- valiers dessusdiz et à tous ceulx qu'ilz avoient avec- ques eulx. Et après peu de jours, s'en retournèrent à Paris devers leur seigneur ledit duc de Bour- gongne.
Item , en ce mesmes temps , s'assemblèrent en la ville de Meun le Chastel les ducs d'Orléans et de Bourbon , les contes de Clermont , d'Alençon et d'Ar- maignac , et messire Charles de Labreth , connestable de France, avec plusieurs grans seigneurs de grant puissance et auctorité. Lesquelz eurent par plusieurs journées de grans consaulx Tun avecques l'autre sur les affaires , et par espécial sur la mort du duc d'Or- léans défunct , pour savoir principalement , comment ne par quelle manière , on pourroit procéder contre le duc de Bourgongne pour avoir vengence de sa per- sonne, et comment on se y auroit à conduire. Si furent mises avant plusieurs et diverses opinions, et estoient aucuns d'opinion que le duc d'Orléans lui fist guerre mortelle à l'aide de ses seigneurs, parens, amis et allez et bien veuillans , par toutes les manières que faire se pourroit. Les autres disoient qu'il valoit mieulx tenir autres termes, c'estassavoir de remonstrer au Roy leur souverain seigneur, qu'il feist justice et raison dudit duc de Bourgongne , et qu'à lui appartenoit à ce faire , car il lui touchoit comme à la mort de son propre frère germain. Et en fin , pour ce qu'ilz ne povoient estre tous confermez en une seule opinion , prindrent une autre journée pour estre ensemble. Mais avant qu'ilz se départissent , fut traictié le ma- riage dudit Charles , duc d'Orléans , à la fille du conte Il 5
6G CHRONIQUE [14i0]
d'Armaignac \ laquelle estoit niepce du duc de Berry de par sa mère , et aussi , seur du conte de Savoie. Et ce fait , les seigneurs dessusdiz se départirent , et s'en ala chascun en sa seigneurie. Et alors le duc de Bour- gongne estant à Paris , gouvernoit plus que tous les autres princes du royaume et se conduisoient les be- songnes et afaires par lui et ses favorisans. Dont il n'est point à doubter qu'il n'eust plusieurs envieux.
CHAPITRE LXII.
Comment le roy Loys de Cécile s'en ala à Prouvence et à Boulongne la Grasse contre le roy Lanselot. Item , la mort du pape Alixandre , et Pélection du pape Jehan , XXIII* de ce nom.
En ce temps le roy Loys se parti de Paris , à tout grant nombre de gens d'armes , et s'en ala en Prou- vence , et de là à Bonongne la Crasse , pour aler à rencontre du roy Lancelot, son adversaire, défendre et garder son pays de Naples , où ledit roy Lancelot faisoit continuellement de grans maulx. Pour quoy, comme dit est , par ledit roy Loys fu faicte très grant assemblée de navire et de gens d'armes pour y résister, et avecques ce, avoient espérance que le pape Alixandre leur feroit aide et assistence en tout ce qui lui seroit possible , tant d'argent comme de gens. Mais en brief terme, la besongne tourna tout autrement qu'il ne pensoit.
Car, lendemain de l'Invencion Saincte Croix, ledit pape fut empoisonné en la ville de Bonongne la Grasse,
i. Bonne, fille de Bernard VII, comte d'Armagnac.
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comme il fut commune renommée, et mourut très piteusement \ Et furent ses entrailles enterrées et ses obsèques fais en l'église des Cordeliers , et célébra la messe le cardinal dé Viviers, les dyacre et soubz- diacre furent les cardinaulx d'Espaigne et de Thurin , et estoient tous ceulx de la court vestus de noir, fai- sans très grand deuil. En après, le vi® jour du mois de may, le corps dudit pape qui estoit embasmé de fines espices , fut mis en la sale où il tenoit son au- dience, vestu de vestemens sacerdotales, la face des- couverte et ungs gans en ses mains et nudz piez descouvers, et quiconques le vouloit baiser, faire le povoit. Et furent fais neuf services de mors en ce lieu mesmes, et y avoit vingt cardinaulx, deux patriarches, quatre arcevesques et vingt quatre évesques , avec plusieurs abbez , docteurs et plusieurs autres gens d'église. Ses armes furent mises aux quatre coings du sarcus \ Et furent dictes et chantées par neuf jours , messes et services , tout ainsi et par telle manière que le lendemain qu'il fut trespassé ; lesdictes messes fu- rent célébrées Tune après l'autre par les cardinaulx , et le IX® jour dudit mois , fut le corps porté aux des- susdiz Cordeliers. Et le portèrent, devant, les cardi-
1 . JJArt de vérifier les dates met la mort du pape Alexandre V au 3 mai, qui est le jour même de la fête de l'Invention de la Sainte-Croix. Mais d'après notre auteur, ce serait le 4. Ce que corrobore la note suivante, que nous tirons d'un registre du par- lement. « Le quart jour de ce mois (mai 1410) ala de vie à très- pas monseigneur Alexandre Quint , pape , noble théologien , mais parum peritus in tanto regimine; et n'a duré au papat que xi mois. » (Registre xm du conseil, folio 114 v°.) Raynaldi dit, dix mois et huit jours.
2. Du cercueil.
08 CHRONIQUE [4410]
naulx de Viviers et de Chalant , et derrière, les cardi- naulx d'Espaigne et de Thurin. Le cardinal Milet aloit devant, qui porto it une croix devant le corps. Les choristes furent , le cardinal de Bar, non point cellui qui estoit filz au duc de Bar, mais de Bar en Puille*, et l'autre fut le cardinal des Ursins. Le cardinal de Viviers fîst le service , comme il avoit fait à l'enterre- ment des entrailles. Et ce fait , lesdiz cardinaulx re- tournèrent chascun en leurs hostelz , tous vestus de noir '. Et après disner se rassemblèrent ou palais où ilz furent en conclave depuis le mercredi jusques au samedi ensuivant. Et fut là nommé, Balthazar, cardinal de Boulongne, lequel plusieurs desdiz cardinaulx aians sur lui leur regard ensemble, le eslevèrent à souverain pasteur de toute l'universelle Église. Les autres qui n'estoient point bien d'accord de ladicte élection, quant ilz virent qu'ilz estoient en trop petit nombre , se consentirent avecques tous les autres* Et puis le prindrent et le menèrent en l'église cathédrale de Saint-Pierre, et là en l'y mectant prindrent le sacre- ment de lui, et après le menèrent en l'ostel de son prédécesseur, c*estassavoir au palais , et tantost toute sa maison fut fustée et cerchée , et emporta l'en tout ce qu'on y trouva, et mesmement n'y demoura huys ne fenestre , que tout ne feust osté. Et lendemain l'ap- pellèrent Jehan , de ce nom pape XXIIP ^ Et là, cedit jour, furent faictes tant de noblesses et de joieusetez
i. De Bari, archevêché du royaume de Naples.
2. Ordinairement les cardinaux portaient le deuil en violet.
3. Jean XXIII fut élu le 17 mai 1410, ordonné prêtre le 24, et couronné le lendemain.
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qu'il seroit fort à les estimer. Et furent à la proucession vingt-quatre cardinaulx , deux patriarches , trois arce- vesques et vingt-sept abbez , tant mitrez comme non mitrez , sans les autres gens d'église qui estoient en très grant nombre. Et porta ledit pape , pour ce jour, une mitre vermeille bordée de blanc. Et le samedi ensuivant xxni® jour de may, icellui pape receut en la chappelle de son prédécesseur les sainctes ordres des prestres. Et célébra la messe le cardinal de Viviers , et fut dyacre le cardinal de Chalant. Auquel service furent tous les cardinaulx dessusnommez et les prélas. Et lendemain , qui fut dimencbe , ledit pape célébra la messe en l'église de Saint-Pierre, et avoit ledit cardinal de Viviers auprès de lui qui lui monstroit son service \ Et là estoient le marquis de Ferrare et messire Charles Malateste , qui tenoient le bacin où ledit pape lavoit ses mains. Lequel de Ferrare avoit mené avecques lui en sa compaignie cinquante quatre chevaliers, tous vestus de vermeil et d'asur, et avoit six trompètes et trois paires de ménestrelz, tous jouans chascun de son instrument. Et oultro, la dessusdicte messe célébrée par ledit pape Jehan , il fut porté hors de ladicte église , et là sur ung eschafault bien et notablement ordonné ou parois d'icelle église, fut assis et posé, et là couronné, présens tous ceulx qui là estoient , dont il y avoit vingt six cardinaulx , deux patriarches , cinq arce- vesques , vingt six évesques , vingt huit abbez mitrez , et vingt deux non mitrez , avec grant multitude de docteurs et autres gens d'église. Et lui estant en ladicte
1. En effet on vient de voir qu'il disait alors sa première messe.
70 CHRONIQUE [1410]
chaière, qui estoit toute couverte de drap d'or, estoient entour et environ de lui les cardinaulx de Viviers , de Chalant, de Milet, d'Espaigne, de Thurin et de Bar dessusnommez , à tout des estoupes et du feu, lesquelz en mectant le feu èsdictes estoupes , dirent au pape : Pater sanc te ^ sic transit gloria mundi. C'est à dire, Père Saint , ainsi se passe la gloire du monde. Et ce firent et dirent ainsi par trois foiz , et à chascune fois estai- gnoient le feu et ralumoient. En après , le cardinal de Viviers dist sur lui et sur sa couronne aucunes oroi- sons, lesquelles finëes mirent ladicte couronne sur son chef. Et estoit icelle couronne double de trois cou- ronnes. C'estassavoir la première d'or, qui environnoit le front par dedens la mitre. La seconde d'or et d'ar- gent , et estoit ainsi que ou milieu d' icelle mitre, et la tierce estoit d'or très pur et précieux , et surmontoit ladicte mitre ^ Et après qu'il eust esté couronné et qu'il fut descendu dudit eschafault , fut mis sur un cheval qui estoit tout couvert de vermeil ; et les che- vaulx des cardinaulx, patriarches, arcevesques et évesques estoient tous couvers de blanc. Et chevaucha en cest estât de rue en rue par toute la cité , faisant le signe de la croix , jusques en la rue où demeurent les Juifz, lesquelz lui offrirent par escript leur loy, laquelle de sa propre main il print et receut et garda , et tan- tost la gecta derrière lui, en disant : « Vostre loy est bonne , mais la nostre vault mieulx. » Et lui parti de là , les Juifs le suivoient, le cuidans actaindre , et fut toute la couverture de son cheval deschirée. Et le pape
1 . Cette mention de la tiare est à noter, comme aussi plus bas, la manière dont les Juifs furent traités à cette cérémonie.
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gectoit par toutes les rues où il passoit, monnoie, c'estassa\oir deniers que on appelle quatrinset mailles de Florence, et autre monnoye ; et avoit devant lui et derrière luy deux cens hommes d^armes, et chascun en sa main une mace de cuir dont ilz frapoient les Juifz , telement que c'estoit grant joie à veoir. Et puis s'en retourna en son palais.
Lendemain, le pape , avec les dessusdiz cardinaulx vestus de rouge , trois patriarches vestus ainsi , dix arcevesques et trente évesques, ainsi semblablement vestus et mitrez de blanches mitres , et quarante ab- bez, tant mitrez comme non mitrez, le marquis de Ferrare, le seigneur de Maleteste, le seigneur de Gau- court \ et des autres, quarante quatre, tant ducs comme chevaliers de la terre d'Ytalie, tous vestus des paremens de leurs livrées , et en chascune rue deux à deux alans à pie , menans le pape par le frain de son cheval, Tun à dextre et l'autre à senestre. Et là estoient trente six buisines ou trompètes, dix paires de mé- nestrelz sonnans instrumens de musique , et en chas- cune couple avoit trois ménestrelz. Et si y avoit chantres , par espëcial les chantres de la chap pelle de son prédécesseur, et aussi les chanoines des cardinaulx et plusieurs d'Ytalie, qui tous chevauchoient devant le pape et chantoient motetz et virelais , moult hault. Et il donna sa paix à tous les cardinaulx , lesquelz par ordre et de degré en degré lui baisèrent le pié et la main et la face. Et commença le cardinal de Viviers, et en après les patriarches , arcevesques , évesques et
1 . Il se trouvait alors en Italie pour conduire un secours au maréchal Bouciquaut.
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abbez , et conséquemment les autres gens d'église. Et par les quatre élémens donna sa bënéicion à tous estans en estât de grâce , et à ceulx qui n'y estoient pas, il les dispensa jusques à quatre mois après en- suivans, afin que pendant ce temps ilz se y meissent, en priant que pour son prédécesseur le pape Alixandre chascun deist trois fois Pater noster et Ai^e Maria. Et de là , s'en ala au disner, et estoit environ douze heures, et quant ledit mistère fut commencé \ il estoit entre quatre et six heures du matin. Pour ladicte so- lennité de lui, chascun faisoit feste par toute la cité de Bounongne , par l'espace de huit jours. Et à chascun jour le collège de l'église cathédrale de Saint- Pierre fist procession entour ladicte église, et estoit tout ledit collège vestu de chapes vermeilles. Et pareillement furent les Chartreux du mont Saint-Michel estans en dehors des murs de Bonongne. Et lendemain, c'estas- savoir xxv^jourdu moisdemay, ledit pape Jehan XXIÏP conferma sa court. Et aux cardinaulx , patriarches , arcevesques et évesques , au marquis de Ferrare et aux héraulx d'Ytalie donna plusieurs dons et deniers. Et furent faictes grandes festes et dances, en sonnant plu- sieurs et divers instrumens de musique. Et le xxvf jour ensuivant, révoqua tous ce que le pape Alixandre avoit fait, excepté ce qu'il avoit confermé et ce qui estoit accepté , dont on avoit prins possession corpo- relle ou espirituelle.
Item, le vendredi après le couronnement dudit
1. C'est-à-dire le repas. Mistère (ministerium), tout ce qui se fait par des ministji^ des officiers, des gens d'office. De là le sens donné au mot mcstier. On disait les six mestiers de l'hôtel. Isolé, ce mot devint synonyme de besoin : avoir mestier d'une chose.
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pape, le roy Loys de Cécile vint en ladicte cité de Bonongne , à l'encontre duquel alèrent hors de la ville vingt deux cardinaulx , six arcevesques , dix patriar- ches, vingt évesques et dix huit abbez. Et lui, entré dans la cité, ala tout droit devers le pape. Si estoit vestu de vermeil, et son cheval estoit couvert de cam- panes dorées * ; et avoit en sa compaignie environ cin- quante chevaliers, vestus de telz pareures. Et le der- renier jour de may, que ledit roy arriva , fut très noblement receu dudit pape. Et lendemain les Floren- tins vindrent devers lui et lui firent révérence papale, et estoient environ trois cens chevaulx, entre lesquelz avoit dix-huit chevaliers vestus de vermeil , à beaulx plumaulx pailletez d'or, et avoient six trompètes, deux héraulx , et dix hommes jouans d'instrumens de mu- sique. Et après ce qu'ilz eurent faicte ladicte révé- rence au pape , retournèrent en leurs hostelz, et len- demain revindrent à court. Et pour ce qu'ilz estoient aliez au roy Loys , supplièrent au pape qu'il voulsist audit roy bailler confort et aide contre son adversaire le roy Lanselot , lui disant qu'ilz lui bailleroient et feroient toute l'aide et assistence qu'ilz pourroient, tant d'argent que de hommes d'armes. Et estoient iceulx Florentins moult troublez et courroucez du dommage que les Genevois avoient naguères fait audit roy Loys sur la mer, à passer devant le port de Gennes. Car il est vérité que icellui roy Loys passant devant la cité de Gennes , venant de Marseille à tout cinq galées , lesdiz Génevoiz, qui estoient aliez au roy Lancelot , furent desplaisans de ce qu'il passoit ainsi
1 . Clochettes , grelots.
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sans avoir nul empeschement, et pour ce, en la faveur de son adversaire , mirent sus bien en haste quinze galees ou environ , lesquelles ilz furnirent d'arbales- trierset de gens d'armes, qu'ilz envoièrent à l'encontre de son autre navire qui le suivoit , lesquelz ilz rencon- trèrent et ruèrent jus. Si les emmenèrent prisonniers et prindrent toutes leurs bagues , et tout firent mener en ladicte cité de Gennes, excepté une nave , laquelle par force de vent recula tant, qu'elle eschapa toute seule et retourna à Marseille dont elle estoit partie. JNéantmoins ledit pape , oyes les requestes desdiz Flo- rentins, print une dilacion à leur respondre. Et pour ce que bonnement ne povoit faire ce qu'ilz lui requé- roient , parce que paravant les Génevoiz estoient allez avecques lui, et aussi qu'il avoit fait aucunes promesses à icellui roy Lancelot, fut labesongnelorsprolonguée. Et ce non obstant , comme dit est , fut lors le roy très agréablement et honnorablement festyé dudit pape et de ses cardinaulx , et depuis se partit assez content de toute la court, et retourna en Prouvence. Et le pre- mier jour de juing ensuivant , la court dudit pape fut ouverte. Et signa plusieurs supplicacions et bénéfices et de grâces expectatives. Et tout ce qu'on lui requé- roit raisonnablement, il signoit. Et dès lors com- mença à tenir audience publique et fist tout ce qu'à son office de papalité appartenoit.
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CHAPITRE LXIII.
Comment le grant maistre de Fruce ala, à grande compaignie et puis- sance de chrestiens , ou royaume de Lituaire , pour le destruire et dépopuler.
Le xvf jour de juin g de cest an mil cccc et x , le Grant maistre de Pruce , acompaigné de plusieurs ses chevaliers frères et autres de diverses nacions, jusques au nombre de trois cens mille chrestiens, descendirent ou royaume de Lictuaire^ pour le destruire et dépo- puler. Au devant desquelz vint tantost à Tencontre le Roy d'icellui royaume , et avecques lui le roy de Sarmac ; et estoient bien quatre cens mille Sarrasins. Si s'assemblèrent l'un contre l'autre à bataille, et eulx assemblez, lesdiz chrestiens eurent la victoire. Et y demourèrent bien vingt-six mille mors desdiz Sarra- sins , entre lesquels furent les principaulx , l'admirai de Lictuaire et le connestable de Sarmach. Et les autres princes et parens , avecques le remenant , s'en fuirent. Et des chrestiens, n'en demoura mors sur la place , que environ deux cens hommes , mais il y en eut moult de navrez. Et assez tost après , le roy de Poulane % qui estoit grant ennemy au Grant maistre de Pruce , lequel roy s'estoit naguères fait faintement chrestien pour parvenir à ce royaume , vint avec ses Poulenois en l'aide desdiz Sarrasins , ausquelz il ex- horta moult de recommencer la guerre à l' encontre des Pruciens, et tant que, huit jours après ladicte
1 . Au grand duché de Lithuaiiie.
2. Jagellon, dit Vladislas V.
76 CHRONIQUE [1410]
desconfiture se rassemblèrent Tun contre Fautre, c'estassavoir ledit roy de Poulane et les deux roys des- susnommez , d'une part , qui bien avoient six cens mille combatans, contre ledit maistre de Pruce et plusieurs autres grans seigneurs chrestiens. Lesquelz par lesdiz Sarrasins furent desconfis , et en y de mors en la place soixante mille ou plus. Entre lesquelz furent mors le grant maistre de Pruce ^ et ung gentil chevalier de Normandie , nommé sire Jean de Fer- rières, fdz au seigneur de Vieuville. Et de Picardie, y mourut le filz du seigneur du Bois d'Â^nnequin. Et, comme il fut commune renommée , la bataille fut perdue par la coulpe du grant connestable de Hongrye, lequel estoit en la seconde bataille des chrestiens , et se parti, lui et ses Hongrois, sans cop férir. Néant- moins lesdiz Sarrasins n'emportèrent point la gloire , ne la victoire, sans perte. Car, sans les Poulenois , dont il en mourut bien dix mille , moururent bien aussi le nombre de six vingt mil Sarrasins , comme tout ce fut rapporté par héraulx , et aussi par le bas- tard d'Escoce , qui se appelloit conte de Hembe. Si y estoient aussi le seigneur de Quievrain et Jehan de Gros , hennuiers , et avecques eulx bien vingt quatre gentilz hommes de leur pays. Laquelle bataille ainsi fînée, lesdiz Sarrasins entrèrent en Pruce. Si la des- truisirent et la dépopulèrent en moult de lieux, et tant, qu'en peu de temps prindrent douze villes fer- mées et les dégastèrent , et encores eussent persévéré
1. Il se nommait Ulrich de Jungîngem. La bataille se donna près de Tanneberg, le 15 juillet 1410. Ulrich eut pour successeur Henri Reuss, comte de Plawen, qui fit sa paix avec le roi de Po- logne l'an 1411.
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de mal en pis , se ce n'eust esté iing vaillant chevalier, nommé Charles de Maroufle , de l'Ordre de Pruce , lequel de rechef assembla grant nombre de chrestiens, à Taide desquelz il print force et vigueur, et par son bon gouvernement recouvra plusieurs desdictes bonnes villes , et en fin , expulsa hors dudit pays lesdiz Sar- rasins.
CHAPITRE LXIV.
Comment le duc de Berry s'en ala en son pays , et depuis à Angers , où il se alia avecques le duc d'Orléans et autres princes de son sang.
Il est vérité qu'en ces propres jours, le duc de Berry, pour ce qu'il n'a voit plus si grande audience et gouvernement autour du Roy et du duc d'Acqui- taine qu'il avoit acoustumé, print très grande desplai- sance , et s'en retourna en son pays, non content de ceulx qui avoient le gouvernement, et par spécial de son nepveu et filleul le duc de Bourgongne. Et tantost après , s'en ala à Angers , où furent assemblez avec- ques lui les ducs d'Orléans et de Bourbon et tous les grans seigneurs de ceste aliance , lesquelz tous en- semble , en l'église cathédrale , jurèrent et promirent moult solemnellement par leurs seremens, de garder doresenavant l'onneur et prouffit l'un de l'autre , en promectant que tous ceulx qui vouldroient porter dommage ou contraire contre aucun d'eulx , excepté le Roy, ilz le feroient sçavoir, et se entretenroient tous ensemble en bonne union et fraternité , sans jamais aler au contraire par quelque manière que ce feust. Desquelles aliances, aucuns grans seigneurs de France firent peu de joye. Et dedens briefz jours les nouvelles
78 CHRONIQUE [1410]
d'icelles yindrent à Paris devers le Roy et son grant conseil , qui fut moult esmerveillé et n'en fut point content. Et pour ce , par l'ennort du duc Jehan de Bourgongne ou d'aucuns autres , ledit Roy yssi de Pa- ris, acompaigné du duc de Brabant et du conte de Mortaigne* avecques grant chevalerie, et s'en ala à Senlis et de là en la ville de Creil, pour reprendre et remetre et sa main le chastel dudit lieu , que tenoit de par lui le duc de Bourbon , qui pour sa garde y a voit commis de ses gens , lesquelz le tindrent le plus lon- guement qu'ilz peurent , et tant que par leur atarge- ment le Roy et ceulx qui estoient avecques lui, ne le prindrent point bien en gré. Et pour ce que de prime face n'avoient voulu obéir, furent prins prisonniers et menez très destroictement liez, ou Chastellet de Paris. Et depuis , à la requeste de la contesse de Clermont , cousine germaine du Roy^, furent délivrez. Et lende- main le Roy y commist autres gardes, et puis s'en retourna à Paris. Pour lequel voiage, les Orléanois furent très mal contens, et continuèrent chascun jour d'assembler gens en très grant puissance. Laquelle chose ne fut point agréable audit duc de Bourgongne, doubtant que ledit duc d'Orléans et ses frères n'eussent voulenté d'enfraindre la paix naguères faicte par le Roy en la cité de Chartres , ou que lui et ses aliez ne voulussent venir à main armée en la ville de Paris pour avoir le gouvernement du Roy et du duc d'Ac- quitaine. Et pour à ce obvier, fîst , en plusieurs par-
i. Pierre de Navarre, comte de Mortain, frère dei Charles III, roi de Navarre.
2. C'était Marie de Berri , femme de Jean 1", duc de Bourbon, et fille de Jean, duc de Berri, oncle de Charles VI.
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lies du royaume , certains mandemens royaulx à fin d'assembler gens d'armes à venir à Paris ou es villages d'entour, pour résister contre tous ceulx qui mal lui vouldroient. Et se conclud et ferma avecques ses frères et aucuns autres , comme le roy de Navarre , l'un de ses aliez, qu'il se dëfendroit contre tous ceulx de sa partie adverse. Et avec tout ce, fut publié de par le Roy en divers lieux que nul n'alast en armes en la compaignie desdiz ducs de Berry et d'Orléans , ne de leurs aliez, sur confîscacion de corps et de biens. Les- quelz seigneurs, non obstant lesdictes défenses, conti- nuèrent de faire leurs assemblées en très grant nombre. Si fut pour ce temps faicte très grant assemblée ou royaume de France , tant d'un parti comme d'autre , ou préjudice du povre peuple. Et se tindrent à Paris, tous les seigneurs qui vindrent servir le Pioy, et leurs gens se logèrent ou plat pays en l'Isle de France. Et l'autre partie fist son assemblée en la cité de Chartres et ou pays à Tenviron. Et povoient bien estre, comme il estoit estimé par gens à ce congnoissant , six mille harnois de jambes \ quatre mille arbalestriers et onze cens archers , sans les gros varletz dont il y avoit très grant nombre. Et quant à la compaignie qui estoit venue au mandement du Roy et du duc de Bour- gongne , on l'estimoit oultre le nombre de seize mille combatans, tous gens de fait.
Durant lequel temps, à la requeste du duc de Bour- gongne , le roy de Navarre et le comte de Mortaigne , son frère , traictèrent de la paix du duc de Bretaigne , leur nepveu , et du conte de Penthièvre , gendre dudit
1. C'est-à-dire des gens pesamment armés, de la cavalerie.
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duc. Et ce fut fait sur Tespérance que ledit duc de Bretaigne venroit servir le Roy avec ses Bretons et delerroit les Orléanois , auxquelz ilz n'avoient promis de les servir. Et pour le bien agréer et exhorter à ce que ladicte paix feust accordée entre les parties dessus- dictes, lui furent envolez vingt mille escuz d'or pour paier ses gens d'armes. Et aussi fut baillé grant nombre de finance au sire de Labreth , connestable de France, afin qu'il assemblast gens d'armes pour amener à Paris ou service du Roy. De laquelle chose faire il n'avoit pas grant voulenté , mais estoit du tout affecté et alié au duc d'Orléans et à sa partie, comme en brief temps après fut assez notoire.
CHAPITRE LXV.
Comment le duc de Bourbon mourut. Et du mandement du Roy. Et des lectres que envoya le duc d'Orléans à ses aliez, aux bonnes villes de France.
En après , ces tribulacions durans , Loys , duc de Bourbon , oncle du roy de France de par sa mère , lequel avoit bien soixante dix ans d'aage, pour ce qu'il se senti moult agravé de maladie se fist mener à Molins en Bourbonnois, en son hostel, ouquel lieu il tres- passa^; et fut enterré en l'église des chanoines, la- quelle il avoit fondée de son temps. Auquel succéda son seul filz , le conte de Clermont ^, lequel , après
\ , Mal coté Lxvi dans l'édition " de \ 572 , erreur qui ne se trouve pas dans Vérard.
2. Le 19 août 1410. Il avait soixante-treize ans, étant né en 1337.
3. Jean I", duc de Bourbon.
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aucun peu de jours que le service de son feu père fut fait et qu'il eut ordonné ses besongnes, s'en retourna devers le duc d'Orléans et les autres seigneurs, à Chartres. Et là , de rechef se alia du tout avecques iceulx, en ensuivant la promesse et la trace du duc de Bourbon , son père. Lequel duc avoit long temps tenu et tenoit encores à sa mort , de par le Roy, l'office de grant chambellan de France. Lequel office, à la re- queste du roy de Navarre et du duc de Bourgongne, fut depuis par ledit Roy donné au conte de Nevers', à en user selon la forme et manière acoustumée.
Ouquel temps aussi , la duchesse de Bretaigne , fille du Roy, s'accoucha d'un filz , pour lequel lever elle envoia prier son frère le duc d'Acquitaine. Mais pour ce faire , fut envoie en son lieu messire David de Brimeu , chevalier, seigneur de Humbercourt, à tout certains nobles joiaux que lui fist donner et présenter ledit duc d'Acquitaine.
Et ce pendant, le Roy et son grant conseil renvoiè- rent encores une foiz aucuns mandemens par tous les bailliages et séneschaucies du royaume, que sans délay tous ceulx qui se avoient acoustumé d'armer, tant fieffez comme arrière fieffez , venissent à Paris devers le Roy pour le servir contre les ducs de Berry, d'Or- léans et de Bourbon, le conte d'Alençon et autres à eulx allez. Lesquelz , contre ses défenses et comman- demens, s'estoient esforcez et esforçoient chascun jour de faire assemblées de gens d'armes , en dégastant son royaume et ses subgetz. Et pareillement, les dessusdiz ducs et contes escripvèrent devers le Roy, l'Université
1. Philippe, comte de INevers , Cxère de Jean sans Peur. II 6
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de Paris et plusieurs autres bonnes villes et citez , lec- tres contenans leur intencion et la cause pour quoy ilz faisoient ces assemblées. Entre lesquelles ilz en- voièrent unes lectres en la cité d'Amiens, signée de leurs seings manuelz, desquelles la teneur s'ensuit :
« Les ducs de Berry, d'Orléans et de Bourbon , les contes d'Alençon et d'Armaignac , à nos très chers et bien amez citoiens , bourgois et habitans de la ville d'Amiens, salut et dilection. Nous escripvons à nostre redoubté et souverain seigneur, monseigneur le roy de France , en la forme qui s'ensuit :
(c Nous, ducs de Berry, d'Orléans et de Bourbon, les contes d'Alençon et d'Armaignac, vos humbles on- cles , parens et subgetz , pour nous et tous autres ad- hérens et bien veuillans à vous. Comme il soit ainsi que les drois de vostre couronne , dominacion et ma- jesté royale soient si noblement instituez , vous en eulx et iceulx en vous, fondez en justice , puissance et vraie obéissance de voz subgetz, qu'en tous les royaumes et seigneuries du monde , vostre dominacion , estât et auctorité resplendent. Et tant estes dignement consacré et exoinct , que du saint siège apostolique et aussi de toutes autres nacions des royaumes des chrestiens , estes tenu et appelle roy souverain et singulier, réputé administrateur de justice, exerçant icelle puissam- ment , tant au povre comme au riche , comme empe- reur en vostre royaume , sans avoir autre recongnois- sance d'aucun seigneur que de Dieu et de sa divine majesté, par laquelle ce vous est singulièrement donné et octroyé. Soit aussi le corps de ceulx de vostre sang, par vraie obédience et vérité franche, ung, par l'auc- torité de vostre dominacion et majesté royale , à vous
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servir, soustenir, garder et défendre comme membre et subject de vous, et à proprement parler comme membre et partie de vostre propre corps , en exemple de tous voz autres subjectz, tant pour ce qu'ilz sont plus tenus et obligez à la dëmonstrance de vostre révérence et vraie obéissance , que nulz autres de voz subgetz. Et en oultre, observer et garder Testât et auctorité de vostre dicte dominacion , tellement que sur tous au- tres , à vos subgetz vous avez telle puissance et domi- nacion , et telle liberté, auctorité, faculté et exercice, comme à roy et à empereur appartient envers ses sub- getz , en telle manière que par puissance de vostre royale majesté vous acceptez et révérez les bons, et au contraire vous corrigiez et punissiez les mauvais , en rendant et contribuant à cbascun ce qui est sien, et afin que à ung chascun vous administrez et tenez justice judiciaire par telle manière que vous tenez vostre royaume en paix. Premier, à la loenge de Dieu, et en après à l'onneur de vous et à l'exemple de voz bons amis et subgetz , et en ensuivant les voies et les sentiers de voz prédécesseurs roys de France , qui par ceste manière ce noble royaume ont tousjours tenu et gouverné en paix et en transquilité , et tellement que toutes les nacions clirestiennes, voisines et loingtaines, voire aussi les mescréans, en leurs afaires et débats, à vous et a vostre noble conseil comme fontaine de justice et de toute loiaulté , moult de foiz ont eu recours.
(( Et comme il soit ainsi, très redoubté et souverain seigneur, que vostre bonneur, justice , et Testât de vostre dominacion, à présent soit reboutée et blécée, et qu'à vous sur vostre royaume n'est point permis ne souf- fert le gouvernement , ne aussi de la chose publique,
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au moins en telle liberté que raison donne, comme il appert assez à tous ceulx de bon et sain entendement. Pour quoy, très redoubté et souverain seigneur, Nous, les dessusnommez [sommes assemblez], tous ensemble pour aler devers vous humblement informer et selon vé- rité vous démonstrer Testât de vostre personne et aussi de monseigneur d'Acquitaine , vostre ainsnez filz, et comment vous estes détenu et traictié de vostre domi- nacion, de vostre gouvernement, justice et règne et de Ja chose publique d'icellui, comme vous parcevrez , nous oyz à plain en ceste matière. Et se aucuns sont qui vueillent dire au contraire , faictes que par le con" seil et délibéracion et advis de ceulx de vostre lignée et sang, loyaulx et preudommes et autres de vostre conseil, lesquelz qu'il vous plaira mander, et réaiment vous pourvoiez à la seureté et franchise de vostre per- sonne et de monseigneur d'Acquitaine , vostre ainsné filz , et aussi de vostre estât , dominacion et justice et du bon règne et gouvernement du royaume et de la chose publique , et que la dominacion de ce royaume, l'auctorité , exercice et puissance de régner, libérale- ment soient et demeurent en vous comme raison est^ et non en autres quelconques. Et à ces fins et conclu- sions obtenir et exercer réaiment et de fait , imposer et exaulcer, Nous, les dessusnommez, voulons exposer en vostre service , nous , noz biens et amis , noz sub- getz et tout quanque Dieu nous a donné et preste en ce monde, pour résister aussi et debeller tous ceulx qui vouldroient le contraire, s'il en est aucun. Et en oultre, très redoubté et souverain seigneur, nous n'entendons point à nous desjoindre jusques à ce que vous nous aiez oyz , et pourveu aux inconvéniens devant diz , et
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que nous le aions veu , et qu'il nous apperra clère- ment vous estre réparé et remis en l'onneur et obéis- sance de vostre royale majesté, en l'auctorité et puis- sance de vostre dominacion. Et a ce , très redoubté et souverain seigneur, sommes contrains , tenus et obli- gez, tant pour les causes dessusdictes comme pour la crainte, honneur et révérence de nostre Créateur duquel premièrement vient et procède la naissance de vostre dominacion, et aussi à satisfaire à justice, et après à vous qui estes souverain roy en terre et nostre seul seigneur, auquel pour ceste cause et aussi pour la prouchaine consanguinéité sommes tant tenus et obli- gez que plus ne povons. Et en vérité, très redoubté et souverain seigneur, il n'est riens en ce monde que tant doubtons, avoir Dieu otYensé et courroucé , et nous conséquemment et nostre honneur avoir blécé, que si longuement les dessusdiz inconvéniens avoir laissé pas- ser soubz dissimulacion. Et à ce que toutes ces choses soient notoires et manifestes à ung chascun, tout ainsi que nous vous signifions les choses dessusdictes, nous les signifions en effect aux prélas, seigneurs, univer- sitez, citez et bonnes villes, et à tous les bien vueillans de vostre royaume. Très redoubté seigneur, en oultre nous vous supplions tant humblement comme nous povons, qu'il vous plaise à nous oyr, considérer et advertir à nostre entencion et propos et aux fins où nous contendons, qui précisément, comme dit est, touchent l'onneur et réparacion de vous et de vostre estât , et que vous vueillez de tout vostre povoir telle- ment disposer, que réaument et de fait pourvéez à la réparacion , conservacion , liberté et franchise de vous , de vostre dominacion et bon gouvernement de
80 CHRONIQUE [1440]
vostre peuple, de vostre justice, de tout vostre royaume et de toute la chose publique. Aussi à Fonneur et loenge de Dieu premier, et en après de vous, et à l'exemple de tous voz bons subjectz qui désirent vostre bien et singulier prouffit. Et ce vous escripvons nous afin que vous congnoissiez nostre entencion et propos, qui sont tant seulement à Testât et rëparacion de mon- seigneur le Roy, à la conservacion de sa franchise , de sa personne et seigneurie , au bon gouvernement du peuple de son royaume et de la chose publique. Et avecques ce avons entencion avec aucuns preudommes, par les meilleures manières et voies que Dieu nous enseignera et advisera , pourveoir au bon gouverne- ment de tout le peuple. Et avons aussi empris de tant faire envers monseigneur le Roy, que Dieu et le monde en seront contens. Et pour ce, très acertes vous prions que à ceste œuvre et aux fins dessusdictes , en vous adhérant avec nous , vueillez adviser. Jà soit ce , à proprement parler, non mie à nous, mais à vostre roy et le nostre souverain seigneur comme par foy estes et sommes tenus , sachans que en ce faisant vous serez recommandez de preudommie et de loyaulté. Donné à Chartres , le second jour de décembre mil quatre cens et dix. »
Lesquelles lettres receues par ceulx de ladicte cité d'Amiens furent veues et visitées en la chambre du conseil , mais pour le contenu d'icelles, peu ou néant se meurent de voulenté ; car tous , ou la plus grant partie estoient favorables au duc de Bourgongne. Et d'autre part , icelles lectres ou les pareilles , veues et visitées de par le Roy et le conseil, furent mie petite- ment veues ne mises à effect, et ne furent aucunement
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conclud que iceulx seigneurs venissent devers le Roy. Mais leur manda que tantost et sans délay donnassent congié à toutes leurs gens d'armes sur peine d'encourir en son indignacion. A quoy ne vouldrent obéir, mais dirent pleinement au message qu'ilz ne cesseroient pas jusques à ce qu'ilz auroient eu audience devers le Roy et qu'ilz seroient oyz.
Et adonc, en ces propres jours, les ducs d'Acqui- taine et de Bourgongne alèrent visiter la royne de France ou chastel de Meleun où elle estoit , et y lais- sèrent garnison de gens d'armes , et amenèrent ladicte Royne , ses enfans et sa famille demourer au Bois de Vinciennes.
Ouquel temps se parti le duc de Brabant de Paris pour aler en son pays assembler ses Brabançons pour venir servir le Roy. Et lors furent envoiez plusieurs ambaxadeurs de par le Roy devers lesdiz seigneurs , entre lesquelz estoit le grant-maistre de Rhodes ^, en la cité de Chartres , pour leur signifier comme dessus, qu'ilz rompissent leur armée et venissent devers le Roy, s'il leur plaisoit, en leur simple estât. Laquelle chose ilz ne vouldrent point faire , et désobéirent du tout. Et pour tant , fist le Roy mectre en sa main les contez de Boulongne, d'Estampes, de Valois, de Beaumont , de Clermont et autres terres desdiz ducs et contes et de tous leurs serviteurs , de quelque estât qu'ilz feussent, et ses officiers et ses sergens fist mectre en garnison es places fortes et fortresses des dessus- diz; lesquelz il ordonna gouverneurs d' iceulx héritages
1 . Philibert de Naillac, alors en mission de par le pape Alexan- dre V, vers les rois de France et d'Angleterre, pour demander des secours contre les Turcs.
88 CHRONIQUE [HiO]
aux despens d'icelles seigneuries. Et est vérité que lors vint si grant nombre de gens d'armes au mandement du Roy, environ Paris, et du duc de Bourgongne, qu'il n'estoit mémoire que de long temps paravant eust esté veue si grant armée. Et entre les autres y estoit le duc de Brabant, à très grant compaignie. Lesquelz furent logez dedens la ville de Saint-Denis en France, et là se gouvernoient, la plus grant partie, aux despens des liabitans comme s'ilz eussent esté logez es villages du plat pays. Et y avoit aussi grant nombre de Bretons , avec le conte de Penlhièvre , gendre du duc de Bourgongne*. Et d'autre part, les gens du conte de Saint-PoP, qui estoient bien deux mil combatans , furent logez au Mesnil au Bois ^ et es vilages à l'environ. Et pour ce que ledit conte se te- noit de sa personne en Paris, fist ung certain jour assembler toutes ses gens sur la conduicte et gouver- nement du seigneur de Chin , lequel les mena audit lieu de Paris pour faire leurs monstres et passer à gaiges. Mais il advint qu'en passant leur chemin par emprès Saint-Denis , s'esmut aucun discord entre les Brabançons et celle compaignie, à l'occasion d'aucune entreprinse que lesdiz Brabançons avoient faicte contre le seigneur de Carquand \ chevalier, natif de Boule- nois , et tant que les deux parties se mirent en armes
i . Olivier de Blois , marié en i 404 à Isabelle , quatrième fille de Jçan sans Peur.
2. Waleran de Luxembourg.
3. Il n'y a pas de village de ce nom dans les environs de Paris. Ce doit être Mesnil- Auhry {Mesniliiim Jlherici), viWa^e situé entre Ecouen et Lusarches.
4. « Carkan » {Suppl. fr. 93.)
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pour combatre l'un contre l'autre. Durant lequel temps , en fut adverti le duc de Brabant qui estoit à Paris , et pour ceste cause vint hastivement devers ses gens et aussi devers l'autre partie , et fist tant que la besongne fut mise jus. Si fut très mal content de ceulx qui avoient esmeu ceste ruinée Car il avoit espousée la fille etbéritière dudit conte de Saint-PoP. Et après, iceulx , passans parmy ladicte ville de Saint-Denis , alèrent à Paris devers leur seigneur et conte , lequel les ramena au giste es villages dont ilz estoient venus. Et adonc, pour paier les gaiges et soldées d'iceuix gens d'armes qui estoient venus au mandement du Roy et du duc de Bourgongne comme dit est, qui furent trouvez en monstres par les papiers des mon- stres , quinze mille bacinets et dix sept mille , que archers que arbalestriers, furent levées par tout le royaume grandes pëcunes, tant par emprunts et tailles^ comme autrement, et par espécial sur la ville de Paris. Et quant est à parler des maulx qui se fai soient par icelles gens de guerre, tant d'un parti comme d'autre, ilz ne se pourroient au long escripre. Mais pour vérité les églises et les personnes d'église , avec le povre peuple, furent pour ce temps fort oppressez.
En après, lesdiz Orléanois vindrent à tout leur puis- sance en gastant fort le pays , dudit lieu de Chartres jusques à Montlehéry, à sept lieues de Paris, et là, et es villes de là environ , se logèrent. Si portèrent , tous les princes de leur aliance et aussi toutes leurs gens de
1. H Ceste rigueur » {Siippl. fr. 93.)
2. Antoine de Bourgogne, duc de Brabant, frère de Jean sans Peur, avait épousé en 1 402 , Jeanne , fille unique de Waleran de Luxembourg , comte de Saint-Pol .
90 CHRONIQUE [J410J
quelque estât qu'ilz feussent tant d'église comme sécu- lières , pour enseigne , bendes estroites qui estoient de linge, sur leurs espaules, pendans au senestre bras, de travers , ainsi que porte ung diacre une étole , en faisant le service de l'église. Et quant le Roy et son conseil oyrent nouvelles qu'ilz estoient si approuchez, tantost et hastivement furent envolez devers eulx , le conte de La Marche \ l'arcevesque de Reims, l'évesque de Beauvais et le grant-maistre de Rhodes ^ et plusieurs autres, pour traictieravecques eulx. C'estassavoir, qu'ilz dissipassent et renvoiassent leur exercite, et qu'ilz ve- nissent devers le Roy à son mandement , à Paris , et sans armeures , comme vassaulx doivent et sont tenus de faire et venir devers leur souverain seigneur, et qu'il leur feroit raison et justice sans doubtance , et que , se ce ne faisoient , il leur feroit guerre prouchai- nement. Lesquelz dirent et respondirent qu'ilz n'en feroient autre chose que ce que naguères par leurs lectres patentes lui en avoient intimé et signifié. Et par ainsi , lesdiz ambaxadeurs , vacans et vuides de res- ponse, s'en retournèrent à Paris devers le Roy. Pareil- lement l'Université de Paris envoya devers eulx ses ambaxadeurs et gens de grant solennité et moult sages et enseignez , c'estassavoir Amé , l'abbé de Poigny % docteur en théologie , qui solemnellement et notable- ment, de par ladicte Université proposa devant eulx. Et furent très grandement et lionnorablement receuz d'iceulx seigneurs , par espécial du duc de Berry. Du-
\ . Jacques de Bourbon , gendre du roi de Navarre.
2. Philibert de Naillac, dont il a été question plus haut.
3. Il n'y a pas d'abbaye de Poigny. Il faut lire Foigny, abbaye de diocèse de Laon.
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quel, entre les autres, leur fut dit qu'il leur desplaisoit moult que le Roy, son nepveu, esloit tellement et ainsi gouverné de telz vilains comme estoit le prévost de Paris ^ et plusieurs autres qui avoient tous le gou- vernement du royaume , qui estoit vilainement gou- verné , que c'esloit pitié à veoir, ainsi , dist-il , que nous le dirons et monstrerons d'article en article quant nous serons devers lui. Et autre response ne rappor- tèrent , sinon que , au plaisir de Dieu, ilz acompliront à leur povoir le contenu èsdictes lectres patentes na- guères par eulx envoiées à ladicte Université. Après, le Roy, et son conseil mis ensemble, envoya la Royne, le cardinal de Bar et le conte Walerant de Saint- Pol avecques elle, et plusieurs autres, pour la cause des- susdicte , avec les dessusdiz. Et est vérité que le conte de Saint-Fol avoit accepté l'office de grant boutiller de France , du consentement du Roy, lequel ocupoit le prévost de Paris qui l'avoit tenu et eu du conte de Tancarville par le don du Roy. Et jà soit ce que la Royne , par les devant ditz ducs et contes feust hon- norablement receue , toutesfoiz elle ne demoura pas en leur exercice et assemblée , ains s'en ala au cliastel de Marcoussis ^, qui n'est guères loing de Montlehéry, où elle fut avecques ses gens par moult de jours , à traicter avecques eulx. Et venoient cliascun jour les dessusdiz princes , ou aucuns d'eulx , devers elle. Et jà soit ce que diligemment , pour les mener à conclu- sion de paix avecques le Roy son seigneur, elle ten- doit, néantmoins elle n'en peut venir à son entencion.
1 . Pierre des Essarts.
2. On se rappelle qu'à la mort de Montaigu, le cliâteaii de Mar- coussis avait été donné à Louis de Bavière, frère de la reine.
92 CHRONIQUE [1410]
Car iceulx seigneurs estoient fermez et délibérez d'aler devers le Roy à puissance, pour lui remonstrer et requerre qu'il feist justice et prinst autre gouverne- ment. Et pour ce que ladicte Royne se parçeut qu*elle traveilloit en vain , retourna à Paris avec sa compai- gnie , et racompta ce qu'elle avoit trouvé. Dont le Roy fut mîoult courroucé et troublé. Et lendemain , xxiiii*' jour de septembre , fîst évoquer et assembler toutes les gens de guerre qui estoient venus pour le servir, et fist charger chariots et charètes en intencion de yssir hors de Paris, à tous ses princes et chevaliers, pour combatre lesdiz seigneurs. Et après , quant tout fut prest , ainsi qu'il oioit sa messe pour après monter à cheval, vint devers lui le Recteur de l'Université grandement acompaigné des maistres et suppos d'icelle, lequel lui dist et remonstra comment sa fille l'Univer- sité estoit disposée de partir de Paris par faulte de vivres, lesquelz, à l'occasion des gens d'armes tant d'une partie comme d'autre , ne povoient venir en la ville de Paris qu'ilz ne feussent robez ou destroussez ; et avecques ce , que tous les biens estoient dissipez et dégastez par tout le plat pays par la multitude desdiz gens d'armes. Pour quoy très humblement supplioient que sur ce leur pleust pourveoir de remède, et res- pondre ce que bon lui sembleroit. Et tantost , maistre Regnault de Corbie , chancelier, print les paroles et dist : ce Le Roy appellera son conseil , et après disner nous vous ferons response. » Et après , le roy de Na- varre, là estant, supplia au Roy qu'il leur assignast heure et que après disner les voulsist oyr. Et le Roy, inclinant à sa requeste , bailla aucune heure au Rec- teur à venir devers lui. Et après disner le Roy et ses
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princes, c'estassavoir les ducs d'Acquitaiiie , de Bour- gongne et de Brabant, le marquis du Pont, le duc de Lorraine, les comtes de Mortaigne, de Ne vers et de Yaudemont, avec plusieurs autres grans seigneurs, tant de gens d'église comme de séculiers, vindrent au Palais , en la Chambre Verte. Et le roy de Navarre fîst quatre supplicacions en François. La première fut, que les seigneurs du sang roial, tant d'un costé comme d'autre, s'en retournassent chascun en sa seigneurie et que plus ne s'entremeissent du gouvernement du Roy ; et aussi que doresen avant ne receussent autres prouffîz ne pensions, tant de subsides qu'ilz ont acous- tumez de prendre sur leurs terres , comme des autres exactions , mais vivent de leur propre jusques à tant que le Roy et son royaume feussent en meilleur estât qu'ilz ne sont maintenant. Toutesfoiz se le Roy veult à aucun aucune chose donner et le appeller à lui , ilz seront tousjours prestz et appareillez de le servir. La seconde supplicacion fut que aucune diminucion feust mise sur les subsides qui couroient sur le peuple. La tierce , que à aucuns bourgois de Paris feust faicte assignacion de plusieurs grosses sommes de deniers qu'ilz ont prestez au Roy et que l'on leur avoit promis à rendre. La quarte, que les besongnes et afaires du Roy feussent ordonnées, disposées et gouvernées par sages gens et preudommes de tous estas de son royaume.
Après lesquelles requesles et remonstrances, le Roy de sa propre bouche respondit au roy de Navarre que sur icelles il auroit conseil, et après en respondroit tel- lement que lui et tous les autres devroient estre contens.
En après ces choses faictes, le Roy eut conseil, comme proposé avoit esté , de yssir de Paris à l'en-
1)4 CHRONIQUE [1410]
contre des seigneurs et de leurs aliez , dont dessus est faicte mencion. Mais, en fin, fut conclud que de recbef envoieroit la Royne , sa compaigne , et ses solennelz ambaxadeurs envers eulx pour traicter de paix. La- quelle, quant elle fut là venue, se y emploia très bien et loiaument , jà soit ce qu'il feust lors commune renom- mée qu'elle estoit fort affectée à ladicte partie d'Orléans. Durant laquelle ambaxade , Amé , conte de Sa- voie , qui avoit esté mandé de par le Roy, vint à Paris , à tout six cens bacinets. A i'encontre duquel alèrent jusques à la porte Saint-Anthoine les trois frères, c'estassavoir les ducs de Bourgongne et de Bra- bant et le conte de Nevers , son serourge , avec moult d'autres seigneurs , et de là le menèrent au Palais de- vers le Roy, lequel le reçeut moult bonnorablement. Et aucuns jours après , ladicte Royne , qui ne peut riens besongner en ladicte ambaxade où elle estoit alée , retourna devers le Roy son seigneur, et raporta comment elle ne povoit rompre iceulx seigneurs de ieurs propos, car en icellui estoient du tout obstinez. Et de là s'en ala ladicte Royne au Bois de Vinciennes, le plus tost qu'elle peut. Et lendemain au matin lesdiz seigneurs se partirent de Montlehéry et vindrent, le duc de Berry en son hostel de Vicestre qu'il avoit au- cunement réédifié, et le duc d'Orléans se loga à Gentilli en l'ostel de l'évesque^, le conte d'Armignac à Vitry, et les autres en autres lieux, au plus près qu'ilz porent; et au vespre vindrent loger à Saint- Marcel et jusques à la porte de Bordelies. Pour lequel logis, le Roy et le duc de Bourgongne et tous les
i . De l'évêque de Paris.
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autres princes avoient grant merveille. Et incontinent les Parisiens, à leurs propres despens, mirent sus mille bacinetz ceste nuit pour faire le guet , et firent par toute la ville de Paris très grans feux. Et afin qu'ilz ne passassent la rivière par ung lieu assez près de Cha- renton, y envoyèrent deux cens hommes d'armes pour garder le passage.
Et le deuxiesme jour ensuivant, Artur, conte de Ricbemont et frère au duc de Bretaigne , vint en la compaignie des ducs de Berry et d'Orléans , à fout bien six mille chevaulx. Ce qui moult despleut au Roy et par espècial au duc de Bourgongne, pour ce que le duc de Bretaigne qui naguères a voit esté mandé de par le Roy avec ses Bretons pour le servir, avoit receu dudit roy finances , et pour ceste cause , ledit duc , pour ce qu'il estoit ocupé en aucunes autres beson- gnes y avoit envoie son frère en son lieu pour servir le Roy, et non autre. Ouquel exercite, le seigneur d'Albreth , connestable de France , lesdictes finances qu'on disoit qu'il avoit receues du Roy comme on disoit , il les avoit jà exposées et despendues en son service, c'estassavoir du duc de Berry.
Après , alèrent plusieurs de ladicte assemblée à Saint- Cloud et autres villes à l'environ , lesquelles ilz pillèrent et prindrent ce que bon leur sembloit. Et avecques ce , aucuns mauvais garnemens violèrent et ravirent plusieurs femmes et les amenèrent en leur ost , dont aucuns desdictes villes, hommes et femmes, vindrent à Paris eulx complaindre , faisans grans cla- meurs desdiz ravissemens et requérans au Roy ven- gence d'iceulx et aussi estre restituez de leurs biens se faire se povoit. Lors le Roy, pour leur infortune, et
96 CHRONIQUE [1410]
aussi meu de pitié , lesdiz princes et tous ceulx qui estoient en leur compaignie et aide , les adjuga par son décret et sentence estre exemptez de leurs biens et tous confisquez \ Et pendant que les lectres s'es- cripvoient, le duc de Berry, oncle du Roy, envoia bien en haste ses ambaxadeurs dedens Paris devers le Roy afin que la sentence ne sortesist son effect pour ceste fois. Lesquelz ambaxadeurs requirent instam- ment de par leur seigneur que la besongne feust atar- gée , et que au plaisir de Dieu, aucun bon moien se trouveroit. A la requeste desquelz ceste besongne fut prolongée , et commença l'en à traicter entre les par- ties. Et non obstant toutes les advenues dessusdictes , estoit le Roy moult desplaisant de ce qu'il veoit que ceulx de son sang estoient ainsi en discension l'un contre l'autre, et qu'il convenoit qu'il procédast contre eulx par si grant rigueur. Et afin que sans l' effusion du sang humain la chose se passast, requist à son chancelier et à aucuns de son privé conseil qu'ilz se vousissent employer diligemment à ce que ledit traictié se feisl. Et pareillement on parla bien acertes au duc de Bourgongne , au conte de Saint-Pol et aucuns autres princes, lesquelz promirent, chascun endroit soy^ de eulx y emploier.
Durant lequel temps , le seigneur de Dampierre , l'évesque de Noyon, le seigneur de Tignonville, maisfre Gontier Cari ^ et aucuns autres ambaxadeurs du Roy
1 . Sic dans le n° 8345. Cette phrase qui n'a pas de sens ici, en a un, qui est clair, dans le ms. Suppl. fr. 93 : et Estre exécutez et leurs biens confixquiés. 3>
2. Le ras. SuppL fr. 93 donne le vrai nom « Gontier Col d. C'était un secrétaire du roi, qu'on trouve très-employé.
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furent envoiez de Paris à Boulon gne à V encontre de Tambaxade du roy d'Angleterre , c'estassavoir le sei- gneur de Beaumont , Tévesque de Sa^int-David et au- cuns autres qui estoient venus à Calais pour traicter les trêves, lesquelles furent ralonguées du jour de la Toussaint qu'elles dévoient faillir, jusques au jour de Pasques ensuivans.
CHAPITRE LXVI.
Comment la paix fut faicte entre les princes et seigneurs de France et du sang royal, laquelle paix on nomma La paix de Vicestre; qui fut la seconde.
Item , après ce que les ambaxadeurs des deux par- ties , c'est assavoir ceulx du Roy et du duc de Bour- gongne d'une part, et ceulx du duc de Berry, d'Orléans et de Bourbon , d'autre part, eurent par plusieurs et diverses foiz communiqué l'un avec l'autre sur les traictiez d'entre icelles parties , fmablement , le deuxiesme jour de novembre, vinrent à conclusion. Et fut le traie tié fait , promis et confermé, par la ma- nière qui s'ensuit :
« C'estassavoir, que les seigneurs du sang royal, d'un costé et d'autre , excepté le conte de Mortaigne , re- tourneront en leurs terres et seigneuries, etremenront les gens d'armes en faisant le moins de dommage qu'ilz pourront sur le plat pays , sans fraude ou décepcion. Et pourra le duc de Berry, s'il lui plaist, aler demourer à Gien sur Loire, et le conte d'Armignac avec lui, l'es- pace de quinze jours. Le roy de Navarre pourra aler en sa ducbé de Nemoux. Le duc de Brabant pourra II 7
98 CHROMQUE [UiO]
aler, s'il veut , en Bourgongne , veoir la duchesse sa
seur \
Item. Les seigneurs de costé et d'autre, eulx ne leurs gens, ne passeront point , ne yront par les pays l'un de Tautre , ne soufreront aler, afin que par ce aucuns inconvéniens ou dommages ne viengnent, dont aucun mal n'en sourde , ne viengne.
Item. En toutes garnisons où il y a plus de gens d'armes que le nombre qui y souloit estre , n'y de- mourront pas , sinon ceulx qui y seront neccessaires à garder pour la seuretë desdiz lieux , sans fraulde ou aucune décepcion. Et afin que ces choses demeurent plus fermes, lesdiz seigneurs jureront et bailleront lectres , serement , et promesses, à aucuns commis de par le Hoy. Semblablement jureront les capitaines qui seront esleuz de chascune partie.
Item. S'il est besoing et qu'il plaise au Roy, il quictera à aucuns de ses chevaliers qu'ilz voisent avec lesdiz capitaines à les conduire et mener, afin que eulx, ne leurs gens d'armes ne facent longue demeure, et qu'ilz facent le moins de dommage que faire se pourra.
Item. Lesdiz seigneurs, ne aucuns d'eulx ne retour- neront point devers le Roy, si non qu'il les mande par lectres patentes scellées de son grant seel , con fermées par son grant conseil, et pour cause neccessaire. Et aussi ne pourcliaceront lesdiz seigneurs ne aucun d'eulx, de revenir devers le Roy, et ce jureront et pro- metront aussi en la main d'icellui espécialment à ce
i . C'est-à-dire sa belle-sœur, Marguerite de Bavière , femme de Jean sans Peur, son frère.
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commis, et de ce baillera, le Roy, ses lectres com- ment ilz auront juré et promis et ainsi l'aura ordonné. Et s'il advenoit que le Roy mandast le duc de Berry, semblablement il manderoit le duc de Bourg ongne, et semblablement s'il mandoit le duc de Bourgongne, il manderoit le duc de Berry, et ainsi les manderoit afin qu'ilz feussent tous deux ensemble au jour as- signé jusques au jour de Pasques prouchainement venant.
Item. Jureront lesdiz seigneurs, que de cy jusques au jour de Pasques prouchain venant, qui sera l'an mil quatre cens et onze , nul d'eulx ne aucun d'eulx ne procéderont de voie de fait ne de rigueur l'un contre l'autre , soit en paroles ou autrement. Et de ce , seront lectres faictes de par le Roy contenans les- diz seremens et promesses par l'ordonnance de son conseil royal , contenans aussi certaines peines s'ilz les enfraignent.
Item. Le Roy eslira certains nobles et ydoines , non suspects et non pensionnaires d'aucuns d'eulx , mais seulement aiant serment au Roy, afin qu'ilz soient au conseil du Roy. Desquelz ainsi esleuz les noms seront monstrez aux seigneurs d'un costé et d'autre.
Item. Les ducs de Berry et de Bourgongne aians le gouvernement du duc d'Acquitaine , commectront d'un commun consentement aucuns qui pendant leur absence auront le gouvernement dudit duc d'Aqui- taine au lieu d'eulx. Et pour ce, seront lectres faictes et escriptes au duc de Berry, qui ne les a pas en- cores.
Item. Le prévost de Paris sera osté de tous offices
100 CHRONIQUE [1410]
royaulx *, et le Roy y pourverra d'un autre selon qu'il lui semblera estre expédient.
Item, Que nuîz chevaliers ou autres, de quelconque condicion, degré ou estât qu'ilz soient, eulx, leurs hoirs ne leurs biens, ne aient aucun empeschement maintenant , ne ou temps avenir pour la cause et rai- son se ilz venoient ou non venoient au mandement de l'une partie ou de l'autre, dont aucun empesche- ment leur feust fait d'aucune desdictes parties la main du Roy seroit ostée et levée de eulx et de leurs biens ou hoirs. Et de ce seront baillées lectres de tous ceulx qui les vouldront avoir du Roy ou desdiz' seigneurs. »
Lequel traictié fut fait le dimenche, jour des âmes *, et le lundi ensuivant fut confermé , et en quatre jours fut de tous poins acomply. Et est vérité que messire Jehan de Neele , chancelier du duc d'Acquitaine , fut commis de par le Roy à recevoir les seremens et pro- messes des seigneurs, tant d'un costé que d'autre, et lectres bailler de par le Roy à tous ceulx qui les voul- drent avoir. Le Roy déposa son prévost de Paris, c'estassavoir messire Pierre des Essars , chevalier, et le démist de tous offices royaulx, et en son lieu establi en ladicte prévosté messire Brunel de Saint- Cler, chevalier et ung de ses maistres d'ostel. Et en- vola au duc de Berry lectres du gouvernement de son filz le duc d'Acquitaine , scellées et garnies de son grant seel, et conséquemment, à douze chevaliers, quatre é vasques et quatre seigneurs de parlement. Au
1 . Cet article s'appliquait à Pierre des Essarts , tout dévoué au duc de Bourgogne.
2. Le dimanche 2 novembre 1410, qui tombait cette année là le jour des Morts.
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gouvernement du Roy, de la Roy ne et du royaume, furent prins , c'estassavoir l'arcevesque de Reims , l'évesque de Noion, Tévesque de Saint-Flour et maistre Jehan de Charsi', naguères seigneur en parlement, pour lors évesque de Tournay, le grant maistre d'ostel du Roy, c'estassavoir messire Guichard Daulphin, le Grant-maistre de Rodes , les seigneurs de Montenay et de Torsi , de Rambures , d'Offemont , de Louvroy et de Reumancourt, Saquet, seigneur de Beau Ru et vi- dame d'Amiens , messire Jehan de Torsi, chevalier du duc de Berry et son grant maistre d'ostel. Le seigneur de Saint-George, lesdiz seigneurs de Berry et de Bour- gongne, chascun d'eulx et ou nomd'eulx, commirent au gouvernement du duc d'Acquitaine. Lesquelles deux parties se partirent de Paris et des chasteaulx et for- tresses d'entour.
Le samedi après ensuivant , le Roy fut griefment malade de sa maladie acoustumée, et fut en son hostel de Saint-Pol enferme. Mais la Royne, avec son filz le duc d'Acquitaine , vint du Bois de Vinciennes oudit hostel de Saint-Pol, demourer emprès son seigneur. Et le duc de Bourgongne s'en ala à Meaulx en Brie, auquel lieu le roy de Navarre vint. Et de là s'en ala ledit duc de Bourgongne à Arras et en Flandres , et avecques lui messire Pierre des Essars , chevalier , naguères prévost de Paris, son espécial conseiller; et tousjours ainsi que devant le nommoit prévost de Paris.
Après lequel traictié, toutes gens de guerre, tant d'un costé comme d'autre , s'en retournèrent chascun
1. Charsi ou Tharsi, Le ms. 8345 écrit Jehan de Torssy.
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es lieux dont ilz estoient venus , en mengant le povre peuple. En oultre , estoient venus au mandement du duc d'Orléans, en ceste armée, grant quantité de Lom- bars et Gascons , lesquelz avoient chevaulx terribles et acoustumez de tourner en courant, ce que n'avoient point acoustumé François, Picars, Flamens, ne Bre- bançons à veoir, et pour ce leur sembloit ce estre grant merveille *. Et d'autre part , pour tant que le conte d'Armaignac estoit venu à grant compaignie au mandement des princes dessusdiz , et qu'on appeloit ses gens Armignas, furent tous ceulx tenans le parti du duc d'Orléans , de là en avant appeliez en commun langaige Armignas. Et combien que depuis iceulx feussent en la compaignie du Roy et du duc d'Acqui- taine , et aussi de plusieurs autres grans seigneurs du sang royal , sans comparaison plus grans que n'estoit ledit conte d'Armignac, non obstans que les seigneurs dessusdiz en feussent très mal contens , si ne les nom- moit-on autrement, et dura ce nom, par trèsgrant espace de temps, à tous ceulx tenans ce parti. Et pour tant que les traictiez dessusdiz furent en partie faiz et communiquez en l'ostel de Vicestre *, où se tenoit adonc le duc de Berry, le duc d'Orléans et les autres princes , fut icelle paix nommée de plusieurs La paix de Vicestre. Ainsi et par ceste manière se dé- partirent les grosses assemblées qui pour ce temps estoient venues entour Paris. Et demourèrent aucune espace de temps Ifes seigneurs qui estoient commis au gouvernement dont dessus est faicte mencion , de-
\ . Ce que dit ici Monstrelet des qualités des chevaux de Lom- bardie et de la Gascogne , est à noter. !2. Le château de Bicêtre.
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vers le Roy et le duc d*àcquitaine. Si entendoit le povre peuple que par ce moien doresenavant deust demourer paisible. Mais tout le contraire advint en assez brief terme ensuivant , comme cy-après sera déclairé. /
CHAPITRE LXVII.
Comment une congrégacion fut faicte et assemblée par l'Université de Paris à cause des requestes et demandes faictes par les légats du pape pour aucuns dixiesmes qu'il demandoit.
Après toutes les choses dessusdictes , le xxiiii® jour * du moys de novembre , à Saint-Bernard à Paris, fut faicte une congrégacion générale de par l'Université , en laquelle furent appeliez et évoquez l'arcevesque de Reims , Tévesque du Puy en Auvergne et plusieurs autres prélas et gens d'église, et généralement tous les maistres , bacheliers et licenciez tant en droit canon comme civil , jà soit ce que autrefois n'estoi point acoustumé de appeller les licenciez , ne les bacheliers, mais tant seulement les maistres. Et fu faicte ladicte congrégacion sur les demandes et requestes faictes par l'arcevesque de Pise et autres légaulx de nostre saint père le pape , qui furent pareillement sur le dixiesme et vacant et sur les procuracions et despoulles des trespassez. Mais premièrement en ladicte congrégacion fut leue une ordonnance solennelle autjg^fois faicte du temps maistre Pierre de I^a Lune % par le conseil de l'Église de France, sur les libériez et franchises de ladicte Eglise , de par le Roy et son grant conseil , et
1. Le ms. Suppl, fr. 93 et les imprimés portent : le xxm'jour.
2. Benoît XIII.
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par parlement roborée et confermëe, l'an mil quatre cens et six : c'estassavoir que ladicte Église soit main- tenue et conservée en ses anciennes franchises et par ainsi quicte de tous dixiesmes , procuracions et toutes exactions de subsides quelconques. Et pour ce que lesdiz légaulx, en demandant vindrent contre lesdictes constitucions et arrest , fu conclud que ladicte ordon- nance seroit gardée sans enfraindre. Et pour meilleure observance, l'Université mist et ordonna solemnelz hommes devers le Roy et son conseil et devers ledit parlement, ausquelz appartient ledit arrest à défendre, et eschever les inconvéniens qui s'en pourroient ensuir par l'infraction de ladicte ordonnance et constitu- cion.
Item , fut conclud que se le pape ou les légaulx veulent aucun compeller ou contraindre par censure ecclésiastique ou autrement à paier lesdiz tribus , que on appelle de eulx au concile général de ladicte Eglise. Item , s'il y a aucuns collecteurs ou subcollecteurs voulans avoir ou exiger lesdiz succides (sic), qu'ilz soient punis par prinse de leur temporel s'ilz en ont , et si non, qu'ilz soient mis en prison.
En oultre fut conclud qu'à poursuivir ledit fait, soit requis en aide le procureur du Roy et des autres sei- gneurs qui se veulent adjoindre avec ladicte Uni- versité.
Finablement fut conclud que ou cas que le pape allegueroit neccessité évidente en l'Église, que le con- seil de l'Église française seroit évoqué , et là seroit advisée une manière de subvencion , non mie par manière de deu , mais par manière de subside chari- table , et seront levées et recueillies lesdictes pécunes
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par certains bons preudommes esleiiz par ledit con- seil, qui les distribueront à ceulx qui seront ordonnez par ledit conseil.
Item. Le lundi ensuivant fut fait un conseil roval, où fut présent le duc d'Acquitaine, Tarcevesque de Pise et autres légaulx du pape, aussi le Recteur de l'Univer- sité et plusieurs autres de ladicte Université. Et oudit concile , proposa ledit arcevesque de Pise que ce qu'il demandoit estoit deu à la chambre apostolique , et que quiconques le denyoit à paier, il n'estoit pas chrestien. Desquelles paroles, l'Université mal contente dist que lesdictes paroles estoient proférées au des- honneur du Roy et obprobre de l'Université et par conséquent de tout le royaume. Pour lesquelles choses fut de rechef, le dimenche ensuivant xxix® jour dudit moys de novembre , faicte une congrégacion générale où elle avoit esté faicte le dimenche devant, où il fut conclud que l'Université envoieroit certains légaulx pour lui exposer les paroles dictes et proposées par lesdiz légaulx du pape, en lui requérant que publique- ment soient révoquées et -par eulx rappellées , et en cas qu'ilz ne les vouldroient révoquer et rappeller, la faculté de théologie escripra contre eulx sur les articles de foy, et seront punis selon l'exigence du cas. Item , fut conclud que ladicte Université de Paris escriproit à toutes autres Universitez , prélats et chappellains qu'ilz se adjoingnissent à l'Université de Paris en la poursuite dudit fait.
Maintes autres choses furent touchées oudit parle- ment , lesquelles pour cause de briefté sont laissées à escripre en ce présent livre. Toutesfoiz la conclusion fut telle pour bailler response , que le pape n'auroit
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point de subside, si non par la manière dessus dé- clairée. Item, fut conclud que l'Université de Paris requerroit à l'arcevesque de Reims et aux autres du grant conseil du Roy qui ont fait serment à l'Univer- sité , qu'ilz se adjoingnent à icelle de la poursuicte de- vant dicte, ou ilz en seront privez. Et est assavoir que après toutes ces choses , les légaulx , eulx doubtans , s'en alèrent et se partirent de Paris sans dire adieu. Comme on disoit communément à Paris, nostre saint père le pape envoya ses ambaxadeurs devers le Roy pour le paiement du dixiesme imposé sur l'Eglise Fran- çoise , et en comptant de leur légacion dirent au con- seil du Roy, présent le duc d'Acquitaine , que non mie seulement l'Eglise françoise estoit obligée et tenue à ladicte solucion dudit subside , mais toutes églises quelzconques estoient de prime face à la voulenté du pape par le droit divin Levitici 9^, où il dit en la sen- tence : Les dyacres paioient au souverain prestre le dixiesme. Secondement de droit naturel et positif. Et quant ces choses se faisoient , l'Université vint à eulx. Et lendemain , fut faicte une congrégacion ou collège des Rernardins. Et là fut délibéré que la manière de demander ce subside est à réprouver, inique et con- traire à loy et à décret par le Roy et son conseil fait l'an mil quatre cens et six, et voult l'Université que ceste loy feust conservée sans estre corrompue. Et fut dit que là ou le pape ou ses légaulx vouldroient ce demander et contraindre aucun à le paier par censure d'église , que ladicte Université appelleroit au concile général de l'Eglise. Et là où les nouveaulx gouver- neurs du Roy et du royaume vouldroient ou présu- meroient aucunement actempter contre la loy dessus-
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dicte, icelle Université appelleroit devant le Roy et les seigneurs du conseil. Et où il auroit aucuns de l'Université qui laboureroient pour la solucion du dixiesme, ilz en seroient privez. Et s'il en advenoit d'aucuns labourans à ce, qui eussent temporel, l'Uni- versité requeroit au Roy que leur temporel feust mis en sa main , et ou cas qu'ilz n'en auroient point , ilz feussent emprisonnez. Et se par manière de voie cari- tative , nostre saint père le pape eslevoit subside , il pleust à l'Université supplier au Roy que les prélas feussent évoquez par le royaume pour deux choses : Premièrement, pour adviser quelles choses sont traic- tées au conseil général de l'universelle Église *, secon- dement, à délibérer de ce et sur le contenu es re- questes desdiz ambaxadeurs sur ledit dixiesme. Et se il estoit délibéré que nostre saint père ait ledit subside, l'Université veult que soient députez aucuns prélas preudommes de ce royaume qui recevront l'argent pour la paix des Grecs et des Latins et pour l'union du royaume d'Angleterre, pour la queste de la Saincte Terre et prédicacion de l'Evangile et